Politique

Cameroun : Martin Chungong, l’apôtre des Parlements du monde

Ce Camerounais est le premier Africain à diriger, à Genève, l’Union interparlementaire, vénérable institution créée en 1889. © Jiri Opocensky/IPU

Ce Camerounais est le premier Africain à diriger, à Genève, l'Union interparlementaire, vénérable institution créée en 1889.

À l’image de l’institution qu’il dirige, Martin Chungong cultive la discrétion. Pourtant, la création de l’Union interparlementaire (UIP) remonte à 1889 et pour la première fois, le 30 juin dernier, lors de la célébration de ses cent vingt-cinq années d’existence, un Africain en a été nommé secrétaire général. Tout un symbole pour une organisation qui a pour mission de soutenir les Parlements du monde entier depuis son siège de Genève (Suisse).

Désormais, Chungong sait qu’il va devoir affronter des dossiers sensibles. Voix douce et regard fuyant, Chungong l’admet sans fard : « Je ne suis pas un politique dans l’âme. » Cette élection est d’ailleurs la première à laquelle il se soit présenté, alors qu’il a consacré sa vie à un pouvoir législatif bien souvent malmené par des exécutifs asphyxiants. Mais il connaît la chanson : né il y a cinquante-sept ans à Badema, dans le nord-ouest du pays, ce Camerounais a toujours évolué dans les arcanes des Parlements, à l’ombre des grandes personnalités politiques qui les dirigent.

Tout a commencé à Yaoundé. Pour se rendre à l’université, où il obtiendra une licence de linguistique, il passe devant le palais de l’Assemblée nationale. Son imagination s’emballe et, intrigué, fasciné, il se prend à rêver de cette administration. Et qu’importe si la réalité n’est pas exactement comme il l’imaginait : le Parlement le passionne et tout est à faire !

À son retour d’Ottawa (Canada), où il a obtenu son doctorat, le jeune homme de 22 ans entre à l’Assemblée nationale comme fonctionnaire. Il se souvient, non sans émotion, de sa première rencontre avec l’intimidant président d’alors, l’ex-Premier ministre du Cameroun occidental, Salomon Tandeng Muna, qui l’initiera au fonctionnement du temple législatif et le recrutera au sein de son cabinet. « C’était comme un rêve pour moi, dit-il. J’ai pu apprendre auprès des grandes personnalités politiques camerounaises, des artisans de l’indépendance… J’y suis finalement resté quatorze ans et j’y ai vécu le passage au multipartisme. » Certains rêvent de présidence, d’autres de Parlements…

À sa libération, le 18 mai 2001, un opposant politique guinéen nommé Alpha Condé va immédiatement se rendre à Genève pour remercier l’UIP.

Devenu haut fonctionnaire, Chungong est sollicité par l’UIP pour piloter un programme international d’aide aux jeunes Parlements. C’est en 1993, le rideau de fer n’est plus, des démocraties apparaissent et le multipartisme se répand – non sans mal parfois. « Ma première mission s’est déroulée au Burkina Faso, se souvient-il. À Ouagadougou, en guise de Parlement, il n’y avait qu’un simple bâtiment sans fonctionnaires ni moyens. Il a fallu mettre en oeuvre une stratégie d’accompagnement. »

Outre l’Afrique, Chungong a sillonné l’Asie et l’Amérique du Sud, éprouvant ses talents de diplomate pour renforcer le pouvoir législatif et tenter de convaincre des bienfaits de la transparence. « Parfois, nos missions sont sensibles… Elles nous conduisent à résoudre des crises ou à protéger des parlementaires menacés », confie-t-il sans jamais se mettre en avant.

À sa libération, le 18 mai 2001, un opposant politique guinéen nommé Alpha Condé va immédiatement se rendre à Genève pour remercier l’UIP. Treize années plus tard, de passage à Genève, le président guinéen s’entretiendra avec Chungong, puis séparément avec son épouse, Stella, fonctionnaire à l’Organisation mondiale de la santé, où elle est notamment chargée du virus Ebola. « Il m’a rappelé que l’UIP lui avait sauvé la vie. »

À Conakry, alors que l’opposition s’était retirée de l’Assemblée nationale, Chungong savait qu’il allait devoir contribuer à une sortie de crise. « Je souhaitais que le Parlement guinéen reprenne sa place au sein de l’UIP. Cela s’est fait en octobre, avec Madagascar, et nous comptons désormais 166 membres », précise celui qui entend privilégier le développement des « petits pays » du Pacifique et des Caraïbes sans se détourner des crises qui secouent l’Afrique. « Des conflits éclatent, comme en Centrafrique, et souvent les Parlements sont dissous.

Or ces institutions peuvent contribuer à la réconciliation car des belligérants y siègent », veut-il croire. Aujourd’hui, la plupart de ses collaborateurs sont des femmes, et il en est fier. Sans se dire féministe, il souhaite les valoriser et en faire l’une de ses priorités. Il cite le Rwanda, où 56 % des parlementaires sont des femmes, l’Afrique du Sud, le Sénégal… Il est certain que les Assemblées d’Afrique peuvent servir d’exemple à des pays arabes et des Caraïbes réfractaires à l’idée de féminiser leurs institutions.

Au fond, Chungong n’a jamais douté du pouvoir des Parlements et de la capacité du législatif à transformer les démocraties. Et si le vrai changement venait de là ? Le nouveau secrétaire général de l’UIP continue de vivre ce rêve d’étudiant.

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