Politique

Nigeria : Muhammadu Buhari, l’anti-Jonathan… et son principal adversaire

Éphémère chef de l'État au début des années 1980, il tente sa chance pour la 4ème fois. © Pius Utomi Ekpei/AFP

Musulman, l'ancien général Muhammadu Buhari est réputé intègre et homme à poigne... Tout le contraire du président sortant, qu'il affrontera dans les urnes sous la bannière du principal parti d'opposition.

C’est la quatrième fois qu’il tente sa chance. Le 10 décembre, Muhammadu Buhari a été investi par le All Progressives Congress (APC). Il sera donc le principal rival de Goodluck Jonathan à la présidentielle de février prochain. Candidat malheureux aux élections de 2003, 2007 et 2011, ce général à la retraite de 72 ans a cette fois des raisons d’espérer.

Réputé aussi ferme que l’actuel président est taxé de laxisme, il incarne aux yeux de ses partisans ce dont peu de politiciens peuvent se prévaloir : l’intégrité. Alors que la corruption atteint des sommets, Goodluck Jonathan serait bien mal inspiré de faire valoir cet argument. Pas plus qu’il ne pourra vanter son bilan économique : le "potentiel de réformes", sur lequel il s’était fait élire, n’aura rien donné, et l’avenir n’incite guère à l’optimisme.

Des perspectives pas très roses

Les revenus du pétrole ont diminué de près de 50 % depuis août, et les perspectives 2015 sont mauvaises. Entre le redressement économique et la lutte contre le terrorisme, le futur président aura fort à faire. Buhari est loin d’être un débutant. Peul, originaire de l’État de Katsina, il a brièvement exercé les fonctions de chef de l’État, après avoir, le 31 décembre 1983, fait tomber le président Shagari. Il sera renversé à son tour à peine vingt mois plus tard, mais les Nigérians n’ont pas oublié cette période au cours de laquelle il s’est forgé une réputation d’homme à poigne.

Dès sa prise de fonctions, il a lancé le concept de "guerre contre l’indiscipline", au nom de laquelle opposants et journalistes ont été emprisonnés sans autre forme de procès. Le chanteur et militant Fela Kuti avait ainsi été embastillé et des trafiquants de drogue exécutés pour l’exemple en plein Lagos. Et alors que la région traversait une grave crise alimentaire en 1984 et en 1985, il a fait expulser plusieurs centaines de milliers de Nigériens – aujourd’hui encore, de l’autre côté de la frontière, cette grande famine est surnommée El-Buhari.

Un musulman pour affronter la crise au Nord

Pour les déçus de Goodluck, il pourrait donc faire figure d’homme providentiel dans la lutte contre Boko Haram : musulman, il est perçu, en particulier dans les trois États du Nord qui subissent les attaques de la secte jihadiste, comme celui qui saura régler la crise à laquelle le gouvernement fédéral n’a pour l’instant pu apporter aucune solution. En 2011, ses partisans avaient violemment contesté les résultats des urnes, accusant les gouverneurs du Nord d’avoir été payés par le People’s Democratic Party (PDP, au pouvoir). Encore faudrait-il qu’en février 2015, ces États, qui lui sont acquis, puissent voter : le président sortant, qui bénéficie de l’appui de l’armée, souhaite rétablir l’état d’urgence, levé en novembre. Si tel est le cas, les élections n’y auront pas lieu – ce serait alors une perte sèche pour Buhari, qui doit obtenir 25 % des voix dans au moins deux tiers des 36 États pour être élu.

Apprivoiser les chrétiens du Sud

Sa religion peut aussi jouer contre lui : candidat des musulmans, il doit se démarquer des fondamentalistes. Ce n’est donc pas un hasard si, le 17 décembre, il a choisi un pasteur comme colistier : Yemi Osibanjo. Si les musulmans ont tendance à penser que Buhari aurait mieux géré la lutte contre Boko Haram, d’autres, en particulier les chrétiens du Sud, suggèrent qu’il a pu, dans certaines de ses déclarations, se montrer trop accommodant avec les hommes de Shekau. Ces derniers ont pourtant tenté de l’assassiner, en juillet 2014, en attaquant les bureaux du gouverneur de Kaduna, auquel il rendait visite (82 morts).

"Le principal problème aura été la longue complaisance de nombreux musulmans modérés envers le terrorisme pour des motifs du type "Jonathan n’aurait pas dû prendre la place d’un musulman" ou "seul un président du Nord pourra régler les problèmes du Nord"", note un diplomate à Abuja. En cause : le non-respect par Jonathan du zoning, ce principe tacite en vertu duquel musulmans et chrétiens doivent alterner à la tête de l’État. "Il y a toujours eu cette dimension confessionnelle dans le vote des Nigérians. Mais maintenant, Boko Haram catalyse les angoisses d’une nation inachevée", analyse le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos.

Jonathan a joué sur ces fractures confessionnelles, donnant le sentiment aux régions du Nord de les punir de ne pas lui être acquises, leur préférant la riche région du Delta, dans le sud du pays : "Jonathan est proche des évangélistes, il est même allé en pèlerinage à Jérusalem, souligne encore Pérouse de Montclos. Mais il n’est allé qu’une fois à Maiduguri, où les attaques de Boko Haram sont fréquentes !" Et il pourrait bien le payer dans les urnes.

Obasanjo met son poids dans la balance

La rancune, voilà ce qui caractérise Olusegun Obasanjo, et Goodluck Jonathan est en train de l’apprendre à ses dépens. À 77 ans, l’ancien président n’a pas digéré qu’une fois arrivé à la tête de l’État, en 2011, son "poulain" ait fait cavalier seul, alors même qu’il avait pesé de toute son influence pour que le People’s Democratic Party (PDP) en fasse son candidat. Relégué au second plan, Obasanjo a donc rejoint le All Progressives Congress (APC, opposition) et apporté un clair soutien à Muhammadu Buhari.

Mieux : dans son autobiographie, dont les bonnes feuilles ont été publiées par la presse locale début décembre, il démonte consciencieusement le système Goodluck et accuse le président sortant de corruption – une accusation qui a souvent été portée contre Obasanjo. Il lui reproche aussi d’avoir joué sur la confessionnalisation de la vie publique. Goodluck s’est fait un ennemi de poids.

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