Justice

Ce jour-là : le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka était enlevé à Paris

Mehdi Ben Barka dans son bureau de Genève, 1965. © Archives Jeune Afrique

Le 29 octobre 1965 était enlevé à Paris le leader de la gauche marocaine Mehdi Ben Barka. Dès lors, on ne le reverra plus jamais, son corps n’ayant jamais été retrouvé. Retour, 56 ans après les faits, sur “l’affaire Ben Barka”, qui reste non élucidée par la justice.

Il est un peu plus de midi, ce vendredi 29 octobre 1965, quand Mehdi Ben Barka se rend boulevard Saint-Germain-des-Près à Paris. Il doit y retrouver deux cinéastes, le réalisateur Philippe Bernier et le producteur Georges Figon, pour y travailler sur un projet de film traitant de la décolonisation, intitulé Basta !

Deux policiers français, Louis Souchon et Roger Voitot, l’interpellent près de la brasserie Lipp et le font monter dans une voiture banalisée. À son bord se trouve Antoine Lopez, cadre d’Air France à Orly, mais surtout informateur du SDECE (contre-espionnage français).

Les hommes informent Ben Barka qu’une personne importante souhaite le rencontrer. Ben Barka coopère. Il ne le sait sans doute pas, mais ce sera son ultime voyage.

La voiture est conduite à Fontenay-le-Vicomte, une villa appartenant à Georges Boucheseiche, un truand français. Le guet-apens se referme. Après ? Plus rien de sûr, et surtout, il n’y aura jamais aucune trace du corps de l’opposant marocain à Hassan II.

Hassan II, Oufkir, Dlimi, Benslimane…

À l’époque de sa disparition, la « dynamo de la gauche marocaine » se sait menacé. Condamné deux fois par contumace à la peine capitale dans son pays – pour complot et pour « haute trahison » – Ben Barka vit en exil depuis déjà deux ans lors de son enlèvement en plein Paris.

Une chose est sûre : l’opération est menée par les services secrets du royaume chérifien, des hommes répondant d’habitude aux ordres du roi Hassan II. Le ministre de l’Intérieur Mohamed Oufkir, ainsi que le commandant Ahmed Dlimi, chef de la police, sont tous deux contactés par Lopez le 29 octobre.

Le lendemain, les deux responsables se rendent à Paris, puis sont conduits par Lopez à la villa où se trouve Ben Barka. Un troisième haut fonctionnaire marocain sera aussi cité par la justice française dans l’affaire, le chef de la gendarmerie royale Hosni Benslimane.

Une justice à l’arrêt ?

En 1966, la France émet un mandat d’arrêt contre Benslimane et Oufkir, mais ils profitent de la complaisance du royaume, qui n’a jamais donné suite aux injonctions et mandats de la justice française.

Quatre mandats d’arrêts seront ultérieurement signés en 2007 par le juge d’instruction Patrick Ramaël, puis diffusées par Interpol en 2009, avant que l’organisme ne fasse blocage en attendant des « précisions », refusées par le juge.

Depuis le verdict du procès en 1967seul Antoine Lopez et le policier Souchon ont été condamnés. Ce dernier écrira dans ses mémoires : « Nous venons (…) d’enlever le leader de l’opposition marocaine. Le seul ennui, c’est, qu’à ce moment, nous n’en savons encore rien. » Oufkir et Boucheseiche sont, eux, condamnés par défaut à la prison à perpétuité.

Crime d’États ?

Si les principaux protagonistes du rapt sont connus, les rôles des différents États impliqués le sont beaucoup moins. La décision d’enlever Ben Barka vient assurément du royaume chérifien, mais c’est plus du côté français que les questions se posent.

En France, les procès ont montré que différents services avaient joué un rôle dans la perpétration du crime. Le drame s’est déroulé sur le sol français, des membres de la police françaises sont impliqués, et le refus de déclassifier de nombreux éléments, 50 ans plus tard, engage forcément la responsabilité de l’État français. En tout cas bien plus qu’à « un niveau vulgaire et subalterne », comme l’avait affirmé De Gaulle.

Si le rôle de la CIA a lui aussi déjà été évoqué – en raison du rôle de Ben Barka dans la préparation de la conférence tripartite de 1966 à Cuba – là encore l’implication des Américains ne peut être prouvée, secret défense oblige.

Enfin, le Mossad est également cité comme protagoniste depuis une dizaine d’années, dans un rôle d’appui aux services marocains. L’enquête de mars 2015 des deux journalistes du quotidien israélien Yediot Aharonot, Ronen Bergman et Shlomo Nakdimon, valide la possible implication des services secrets israéliens.

À quand des réponses ?

Un demi-siècle plus tard, les responsables individuels et étatiques de la disparition du leader de la gauche marocaine ne sont pas tous connus, et encore moins condamnés. Une question hante toujours la famille de Ben Barka – notamment son fils Bachir : qu’est-il advenu du corps du leader tiers-mondiste ? Des suppositions existent, mais, pour l’instant, personne n’a eu le droit de tenter des recherches approfondies.

Retrouvez ci-dessous l’article de Jeune Afrique publié dans le n°882 le 2 décembre 1977. N’hésitez pas à agrandir la fenêtre pour un plus grand confort de lecture en cliquant sur le bouton en bas à droite.

 

L’affaire Mehdi Ben Barka by jeuneafrique on Scribd

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