Politique

Tunisie : Béji Caïd Essebsi, les défis du nouveau président

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BCE en tournée électorale au Kef, dans le nord-Ouest, le 17 décembre.

BCE en tournée électorale au Kef, dans le nord-Ouest, le 17 décembre. © Mohamed Hammi/Sipapress

Après que son parti eut remporté les législatives du 26 octobre, Béji Caïd Essebsi qui vient d’être élu président de la Tunisie, n’aura pas le temps de savourer son grand chelem. Et devra rapidement désigner un Premier ministre.

Ils étaient des milliers à s’être rassemblés spontanément devant le quartier général de la campagne présidentielle de Béji Caïd Essebsi, aux Berges du Lac, à Tunis. À 17 heures 30, les abords de l’immeuble de quatre étages, reconnaissable à l’immense affiche multicolore déployée sur sa façade, étaient déjà noirs de monde.

Quelques barrières et des vigiles nerveux tentaient, tant bien que mal, de contenir les sympathisants de Nidaa Tounes, à l’affût du moindre signe, partagés entre l’espoir d’une victoire de leur favori, donné en tête par les sondages secrets qui circulaient depuis plusieurs jours, et la crainte d’un ultime coup de théâtre, toujours possible.

Dans la foule, des femmes, beaucoup de femmes. Senda, une « bajboujette » grimée aux couleurs de son candidat, s’esclaffe : « La Tunisie est quand même un drôle de pays, le seul, sans doute, où la gent féminine est capable de tomber sous le charme d’un homme de 88 ans. »

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Dans l’enceinte du bâtiment, l’excitation est à son comble. Depuis un peu plus d’une heure, les premières estimations partielles de Sigma Conseil, le plus réputé et le plus fiable des instituts de sondage tunisiens, ont commencé à circuler. L’écart entre les deux candidats s’élève à 10 points. « Normalement, c’est gagné, avance Chaker, un militant de Sfax, mais les bureaux ne ferment que dans trente minutes, à 18 heures. J’ai peur qu’Ennahdha, qui soutient officieusement Moncef Marzouki, ne fasse sortir en masse ses partisans après la prière d’El-Asr et ne réussisse ainsi à inverser la tendance, comme cela a été le cas lors du premier tour. »

Le scrutin, le troisième organisé en l’espace de deux mois, après les législatives du 26 octobre, remportées, déjà, par Nidaa Tounes, et le premier tour de la présidentielle, le 23 novembre, s’est déroulé, une fois encore, sans incidents notables. Mais les menaces émanant du camp de Moncef Marzouki – « nous n’envisageons pas la défaite, et tout autre résultat qu’une victoire serait le signe que les élections ont été truquées » – ont contribué à alourdir l’atmosphère.

La proximité du président sortant avec les Ligues de protection de la révolution (LPR), théoriquement dissoutes mais en réalité toujours remuantes, laisse craindre un embrasement de certains quartiers en cas de suspense prolongé et de résultat serré. Du coup, dès la veille, l’équipe de campagne de Nidaa, dirigée par Mohsen Marzouk, imagine en secret une parade pour empêcher les partisans de Marzouki de dicter le tempo à la soirée : annoncer, dès la clôture des bureaux de vote, la tendance, si elle est favorable, et ainsi couper court aux spéculations.

À 18 heures et une minute exactement, les journalistes massés à l’extérieur de l’immeuble voient Mohsen Marzouk s’avancer sur le perron. La foule retient sa respiration. « Les éléments en notre possession indiquent que notre candidat, Béji Caïd Essebsi, a remporté l’élection présidentielle, avec un écart important. » Une immense clameur retentit, suivie, très vite, par des tirs de feu d’artifice.

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Personne ne s’attendait à un dénouement aussi rapide. À l’Ariana, chez les partisans de Marzouki, les visages se sont refermés. Adnène Mansar, directeur de campagne du président sortant, prend des airs de matamore et dénonce, dans un ultime baroud d’honneur, une manipulation et des chiffres erronés. Mais lui-même ne semble pas vraiment croire à ce qu’il dit.

Marzouki lâché par la direction d’Ennahdha

En réalité, et en dépit d’une campagne de terrain impressionnante menée au cours des quatre dernières semaines par l’équipe de Marzouki, l’écart entre les deux candidats est resté sensiblement le même, oscillant toujours entre 7 et 10 points. Les chiffres officiels définitifs dévoilés le lendemain du vote confirmeront ceux de Sigma Conseil, créditant « BCE » de 55,68 % et « MMM » de 44,32 %.

Rached Ghannouchi a pesé de tout son poids auprès des instances pour organiser le lâchage du président provisoire.

« Marzouki n’avait pas de réserves de voix suffisantes et clivait trop, explique le sondeur Hassen Zargouni. Pour inverser la tendance, il aurait fallu une mobilisation des abstentionnistes. Qui n’a finalement pas eu lieu. » À 60,11 %, la participation est en effet en recul de 5 points par rapport au premier tour et de 10 points par rapport aux législatives. La direction du parti Ennahdha, qui n’a pas donné de consigne officielle de vote, appelant ses militants à la neutralité positive, a sans doute scellé le sort de Moncef Marzouki, devenu un allié trop encombrant pour la formation islamiste.

Rached Ghannouchi a pesé de tout son poids auprès des instances pour organiser le lâchage du président provisoire. Les bonnes dispositions affichées le 4 décembre par Nidaa Tounes lors de la réunion inaugurale du Parlement, qui ont permis l’élection du cofondateur d’Ennahdha, Abdelfattah Mourou, à la vice-présidence de l’Assemblée, ont achevé de persuader les dirigeants islamistes qu’ils avaient plus à gagner qu’à perdre à « cohabiter » avec Nidaa Tounes.

« Il n’y a eu ni tractations ni marchandages avec Ennahdha, assure Mohsen Marzouk. En clair, nous n’avons fait aucune promesse, et ils ne nous ont rien demandé. Mais le fait qu’ils abordent la séquence à venir dans un état d’esprit positif et constructif constitue évidemment un signal encourageant. L’intérêt national doit primer, et il faut vite tourner la page de la campagne pour s’atteler aux chantiers immenses qui attendent le pays. Nous l’avons répété, il n’y aura ni chasse aux sorcières, ni monopolisation du pouvoir par Nidaa Tounes. »

Le 22 décembre, Moncef Marzouki a finalement fait savoir qu’il acceptait le résultat des urnes, avant de se rétracter le lendemain. Le président sortant a néanmoins téléphoné à Béji Caïd Essebsi pour le féliciter et a lancé un appel à l’apaisement après les graves incidents survenus dans le sud du pays, à El-Hamma, Tataouine, Kebili et Ben Guerdane. Comme il fallait le craindre, le second tour de la présidentielle a encore accentué la fracture régionale. Mais la dialectique a changé de visage. L’antagonisme entre le Sahel et le Centre-Est s’est atténué.

Une autre fracture, plus préoccupante, oppose un Nord et une région capitale (le Grand Tunis) très majoritairement acquis à BCE et un Sud plébiscitant Marzouki. La « restauration de l’autorité de l’État », promesse phare du président élu, risque de se heurter à des « spécificités » explosives. Comment lutter contre la contrebande, qui déstabilise le système de production et les réseaux de distribution et engendre un terrible manque à gagner pour les finances publiques, sans donner le sentiment aux populations du Sud qu’on les stigmatise ?

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À la recherche du « Renzi tunisien »…

Le premier examen de passage du président Béji Caïd Essebsi interviendra au lendemain de son investiture : il devra désigner le Premier ministre chargé de former un gouvernement et d’impulser les réformes. À quoi pourrait ressembler le prétendant idéal ? « Il faudrait une figure extérieure au mouvement Nidaa Tounes, qui soit susceptible de fédérer et qui apporte une valeur ajoutée au couple formé par les deux premiers personnages de l’État, le président Béji Caïd Essebsi et le président de l’Assemblée, Mohamed Ennaceur », suggère Mohsen Marzouk.

En clair, un candidat dont le profil de jeune réformateur se rapprocherait un tant soit peu de celui du président du Conseil italien Matteo Renzi (39 ans). L’actuel chef du gouvernement, Mehdi Jomâa (52 ans), pourrait correspondre. Il aurait l’avantage d’être immédiatement opérationnel. Mais, en réalité, ses chances sont infimes, car ce ne serait pas là un signe de renouvellement, d’autant qu’il a lui-même déclaré dans nos colonnes qu’il ne souhaitait pas rempiler.

Yassine Brahim (44 ans), leader du parti Afek Tounes, possède le CV idoine. Il constituerait néanmoins un choix audacieux. Brahim n’a pas d’affinités naturelles avec BCE, mais les deux hommes ont appris à se connaître. Surtout, le jeune loup, qui assume sans complexe un positionnement social-libéral, a finement manoeuvré et bien saisi les rapports de force.

Alors que chacun imaginait qu’il se lancerait dans la bataille de la présidentielle, il a choisi de passer son tour et a jeté toutes ses forces dans la bataille des législatives. Son parti a remporté huit sièges, lui s’est fait élire à Mahdia, et Afek a annoncé dès le démarrage de la campagne du premier tour qu’il soutenait BCE. Enfin, sa nomination ne constituerait pas un casus belli pour Ennahdha.

Taïeb Baccouche, le secrétaire général de Nidaa Tounes, soutenu par l’aile gauche du parti (minoritaire), est lui aussi sur les rangs, mais son âge (70 ans) et surtout son appartenance politique amenuisent ses chances, car sa désignation risquerait de donner corps au fantasme du taghawul (la monopolisation du pouvoir entre les mains d’un seul parti). Enfin, le technocrate Mustapha Kamel Nabli, ancien gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), et Mohamed Nouri Jouini, ancien ministre du Plan, se verraient bien à la Kasbah. Leur profil ressemble cependant davantage à celui d’un ministrable qu’à celui d’un chef du gouvernement…

La partition la plus délicate pour Essebsi sera celle qu’il devra jouer en interne, pour prévenir les risques de dissidence et contenir les ambitions des élus de son parti, nombreux à se voir ministres.

Un gouvernement « panaché »

Le format du gouvernement lui-même n’est pas encore arrêté, mais il devrait être « panaché » et faire cohabiter ministres politiques et technocrates. Certains des ministres actuels pourraient continuer, au besoin en changeant d’affectation. Le ministre de l’Équipement, Hédi Larbi, et son homologue de la Défense, Ghazi Jeribi, font partie de ceux pressentis pour rester. Un autre nom revient avec insistance, celui d’Abdelkrim Zebidi, ministre de la Défense après la révolution, sous les gouvernements de BCE et de l’islamiste Hamadi Jebali. Zebidi retrouvera-t-il la Défense, auquel cas Jeribi deviendrait garde des Sceaux ?

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Ancien président du tribunal administratif, juriste émérite, il a l’autorité et le profil pour reprendre en main un ministère qu’on dit toujours contrôlé par les partisans de Noureddine Bhiri (Ennahdha, titulaire du poste entre décembre 2011 et mars 2013). L’hypothèse d’une entrée au gouvernement de Basma Khalfaoui, la veuve du martyr Chokri Belaïd (assassiné le 6 février 2013), est également évoquée avec insistance. Elle représenterait un symbole d’ouverture fort. Quant à Mohsen Marzouk, architecte et stratège de la campagne, que certains imaginent volontiers aux Affaires étrangères, il devrait, selon toute vraisemblance, rester aux côtés de BCE, à Carthage, dans un rôle très politique de premier collaborateur du chef de l’État.

Pour Béji Caïd Essebsi, qui s’apprête à abandonner la présidence de Nidaa Tounes, la partition la plus délicate sera celle qu’il devra jouer en interne, pour prévenir les risques de dissidence et contenir les ambitions des élus de son parti, nombreux à se voir ministres. En vieux renard, histoire de garder les mains libres, il a pris les devants en faisant signer un pacte à tous les députés du mouvement, dans lequel ceux-ci s’engagent à se consacrer exclusivement à leurs fonctions parlementaires. On n’est jamais trop prudent…

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