Diplomatie

Sahara occidental : les offensives diplomatiques du Polisario

À l'entrée de la petite localité de Tifariti, au Sahara occidental.

À l'entrée de la petite localité de Tifariti, au Sahara occidental. © Dominique Faget/AFP

Près de quarante ans après la Marche verte, les partisans de la RASD se replient sur le terrain militant en jouant à fond la carte des droits de l’homme. Mais le Maroc n’entend pas se laisser faire.

Pour les partisans de l’indépendance du Sahara occidental, la fin de Mouammar Kadhafi – pourtant l’un des principaux bienfaiteurs, depuis sa création, du Front Polisario (pour la libération de la Saguiat al-Hamra et du Río de Oro) – n’a pas sonné le glas d’une ambition nationale, renforcée par le soutien indéfectible du grand voisin algérien et nourrie de l’activisme de relais militants, surtout en Europe et sur le continent américain.

Au printemps 2011, les lobbyistes américains du royaume avaient bien tenté de frapper un grand coup contre le Polisario en l’associant à des mercenaires pro-Kadhafi. Malgré une offensive tous azimuts auprès de membres du Congrès et des médias, l’affaire n’a jamais été une "big story". Près de quarante ans après la Marche verte, les groupes d’intérêt des deux camps ne désarment pas.

Depuis les années 1970, le voisin algérien a choisi de défendre le principe d’autodétermination du peuple sahraoui en accueillant les réfugiés sur son sol, près de Tindouf, et surtout en relayant le message indépendantiste à travers son appareil diplomatique. Dans certains pays ne reconnaissant pas la République arabe sahraouie démocratique (RASD), les émissaires et autres "ambassadeurs" de celle-ci sont "domiciliés" dans les ambassades d’Algérie. En 2004, un autre poids lourd du continent a basculé dans le camp sahraoui : l’Afrique du Sud. Quand on connaît le poids d’Alger et de Pretoria au sein de l’Union africaine (UA), on mesure qu’il y a peu de chances de voir l’organisation panafricaine revenir sur son vote de 1982 qui permit à la RASD de gagner un siège dans la défunte OUA.

Deux ans plus tard, le Maroc quittait l’organisation. Régulièrement, des pays amis de Rabat (Sénégal, Gabon, Burkina Faso…) plaident pour un "retour" du Maroc, et cet été, une rumeur rbatie prêtait même à un riche homme d’affaires soudanais l’idée d’une médiation entre la présidente de la commission de l’UA, la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, et Rabat pour sortir de cette crise. Coup de poker ou vue de l’esprit ? Si l’on observe les positions très arrêtées du Congrès national africain (ANC) et que l’on garde à l’esprit les ambitions politiques de Mme Zuma, la seconde proposition semble la plus plausible.

>> Lire aussi : Nouvel échec des discussions entre le Maroc et le Front Polisario

Le WikiLeaks marocain

"La badil, la badil ‘an tahdid al-massir !" ("pas d’alternative à l’autodétermination") scandent habituellement les militants du Front Polisario. Les hispanophones leur emboîtent le pas : "Libertad, libertad!" En 2015, ces slogans, légèrement défraîchis, pourraient se transformer en "Chris Coleman, Chris Coleman !" en référence à un compte Twitter anonyme déversant des torrents de documents sur la diplomatie marocaine.

Le point commun à ce fatras d’informations parfois qualifié de WikiLeaks marocain, c’est le dossier du Sahara, lequel apparaît dans les communications officielles comme la "cause nationale". Les documents fourmillent d’informations sur les "agissements" des militants sahraouis aux charmes desquels l’envoyé spécial onusien, Christopher Ross, ne serait pas insensible. Certes, le mouvement sahraoui est plombé par la piteuse image d’un leader, Mohamed Abdelaziz, accroché à un pouvoir de façade depuis janvier 1976. Moins charismatique que le "martyr" El Ouali Mustapha Sayed, auquel il a succédé, Abdelaziz peut dire merci aux nombreuses figures qui plaident la cause sahraouie.

La plus célèbre d’entre elles est Javier Bardem, Oscar du meilleur second rôle en 2008. Le comédien espagnol est un soutien fidèle depuis qu’il a visité les camps de Tindouf, expérience qu’il raconte dans le documentaire qu’il a coproduit en 2012, Enfants des nuages : la dernière colonie. Pamphlet cinématographique sans nuances revendiquant un parti pris en faveur de l’indépendance du Sahara occidental, il a connu une publicité inespérée, début 2014, lorsque la tournée de promotion française du film (en présence de la pasionaria Aminatou Haidar et de l’Américaine Kerry Kennedy) a télescopé le froid diplomatique jeté sur les relations franco-marocaines par une plainte déposée contre le Marocain Abdellatif Hammouchi, patron de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST).

C’est Bardem qui avait prêté au désormais ex-ambassadeur de France à New York Gérard Araud ce commentaire cynique sur le soutien français à Rabat : le Maroc, aurait déclaré Araud à Bardem, est "une maîtresse avec laquelle on dort toutes les nuits, dont on n’est pas particulièrement amoureux, mais qu’on doit défendre". Les Marocains n’ont guère apprécié, et cette polémique a du coup éclipsé le message pro-indépendance de Bardem et de son ami et acolyte, le réalisateur Pedro Almodóvar.

Solidarités associatives et militantes

Depuis que l’Albanie a franchi le pas, en 2004, plus aucun pays européen n’accueille de représentation diplomatique de la RASD. En Europe du Nord, à forte tradition parlementaire et où les questions des droits de l’homme sont des enjeux politiques majeurs, la sympathie pour la cause sahraouie semble plus forte que dans les pays du sud du continent. La plupart des contacts noués par le Polisario le sont au niveau local, grâce à de nombreuses solidarités associatives et militantes. D’abord au sein des partis de gauche. Chaque année, environ 4 000 enfants sont accueillis pour des camps d’été, organisés surtout en Espagne.

Le Polisario dispose même d’un statut d’observateur au sein de l’Internationale socialiste, de même qu’il entretient des contacts avec le mouvement écologiste européen. Une mobilisation qui a failli faire capoter les négociations autour des accords agricoles et de pêche. En cause, le statut légal du territoire sahraoui. Le député européen José Bové (Europe Écologie-Les Verts, France) a été l’un des plus farouches opposants à la conclusion de l’accord agricole entre l’Europe et le royaume, soulevant notamment la question du périmètre de l’accord avec le Maroc (Sahara compris ou non). Sans être vraiment un militant sahraoui, Bové pose là une question qui apporte de l’eau au moulin des indépendantistes.

En France, où réside une importante diaspora sahraouie, les "amis de la RASD" se sont constitués en associations, d’abord pour dénoncer une politique étrangère française traditionnellement favorable aux thèses marocaines. Disposant de relais locaux en province, notamment au Mans (Ouest), municipalité socialiste jumelée depuis trente ans avec un camp de réfugiés sahraoui, elles mobilisent leurs adhérents plus particulièrement à propos des violations des droits de l’homme, arrestations et mauvais traitements subis, selon elles, par des militants indépendantistes au Maroc ou au Sahara. Parmi ces associations, on compte notamment l’Association des amis de la RASD (AARASD), le Comité pour le respect des libertés et des droits humains au Sahara occidental (Corelso) et l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (Afaspa), respectivement dirigées par Régine Villemont, Claude Mangin et Michèle Decaster.

Ces deux dernières militantes sont particulièrement actives depuis quelques années. Claude Mangin est l’épouse de Naama Asfari, condamné à trente ans de prison par un tribunal militaire dans l’affaire de Gdim Izik (neuf membres des forces de l’ordre tués). Asfari, qui a affirmé que ses aveux lui avaient été arrachés sous la contrainte, a porté plainte via l’association Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat).


L’envoyé spécial onusien Christopher Ross, le 22 février 2009, à Tindouf. © Stringer / AFP

Un cabinet de lobbying atypique

Aux États-Unis, l’un des principaux alliés internationaux de Rabat, la cause sahraouie n’est guère populaire. Ces dernières années, la RASD et ses soutiens ont concentré leurs efforts en direction de New York, siège de l’ONU. La RASD y a recruté un cabinet de lobbying atypique pour mieux plaider la cause de l’indépendance auprès des parlementaires du Congrès et de l’administration : Independent Diplomat, spécialiste des "causes oubliées".

En sus du gouvernement sud-soudanais, cette officine est enregistrée comme lobbyiste de la RASD, de la Coalition nationale de l’opposition syrienne (CNS), de la République du Somaliland, de la République des îles Marshall et de la délégation de Catalogne aux États-Unis. Pour un montant annuel plutôt modeste de 10 000 dollars (8 165 euros).

À Washington, la RASD bénéficie d’un Western Sahara Caucus, groupement d’élus réactivé en 2013, sous la coprésidence de Joe Pitts (républicain, Pennsylvanie) et de Betty McCollum (démocrate, Minnesota), deux représentants qui ont été à l’origine du caucus algérien. L’objectif de ces démarches est d’abord de contrer le lobbying marocain. Parmi les succès : les restrictions apportées à l’aide militaire américaine, qui ne peut servir au Sahara. En revanche, ces groupes de pression doivent faire face à la menace de classement du Polisario comme organisation terroriste, une demande récurrente de Rabat.

Proximité culturelle et linguistique

Le Maroc, qui semble rassuré par le soutien des administrations américaines successives (Bush Jr puis Obama ont salué le plan d’autonomie proposé par Rabat comme "sérieux, crédible et réaliste"), concentre désormais ses efforts sur l’Amérique latine, traditionnellement sensible aux mouvements indépendantistes. Sous la houlette de Youssef Amrani, aujourd’hui chargé de mission au cabinet royal, qui a enchaîné les postes dans la région entre 1996 et 2003, cette aire d’influence naturelle de la RASD compte tenu de la colonisation espagnole et d’une proximité culturelle et linguistique, est devenue l’un des terrains sur lesquels la diplomatie marocaine est mobilisée.

>> Lire aussi : Maroc, très cher Sahara

Fin 2013, un document interne de la direction des affaires américaines du ministère des Affaires étrangères listait les positions des pays où les efforts étaient prioritaires, et notamment le Mexique, "pays entièrement acquis aux thèses des séparatistes, qu’il appuie activement". En Amérique latine, le Venezuela, la Bolivie, l’Uruguay, l’Équateur, le Nicaragua offrent à la RASD tous les privilèges attachés à des relations diplomatiques.

En juin 2014, un diplomate marocain s’alarme de la "recrudescence" de "l’activisme des séparatistes" au Pérou et note que "l’implication directe de l’ambassade d’Algérie à Lima dans la propagande contre les intérêts du Maroc a eu pour conséquence d’offrir aux séparatistes et à leurs relais un soutien financier important". Récemment, c’est le Panamá qui a rétabli sa reconnaissance de la RASD après une suspension qui n’a duré qu’un an.

Un corbeau nommé "Coleman"

Depuis l’affaire WikiLeaks, la divulgation massive de documents officiels est la hantise de tous les gouvernements. Partout, des hackeurs grimés en Robin des bois des temps modernes entendent retirer le couvert que les États maintiennent jalousement sur leur cuisine interne. Depuis le 2 octobre, la marmite de Rabat et ses ingrédients (diplomatie, services de renseignements, médias et groupes de pression) sont exposés au regard de quiconque dispose d’une connexion internet. Des centaines de documents officiels et de correspondances plus ou moins privées sont disséminés par un compte anonyme, @chris_coleman24, qui relaie ses fuites sur plusieurs plateformes de téléchargement public.

Le doute sur l’authenticité de la plupart des documents publics a fait long feu : difficile en effet de fabriquer autant de télégrammes diplomatiques et comptes rendus tant les informations sont précises et recoupent des éléments connus. En revanche, les courriels apparemment piratés de la boîte d’un patron de presse marocain soulèvent une polémique grandissante : en cause, notamment, des échanges évoquant la rémunération de journalistes français en échange d’articles complaisants. "Barbouzerie", s’indignent en choeur les concernés et les officiels marocains. Lesquels accusent ouvertement l’Algérie d’avoir commandité le piratage.

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