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L’éternel retour de la puissance chinoise

| Écrit par Sébastien Le Belzic, à Pékin
Étrange père Noël à Kunming, dans la province méridionale du Yunnan.

Étrange père Noël à Kunming, dans la province méridionale du Yunnan. © Hao Yaxin/Sipa Asia

L’économie de l’empire du Milieu fut longtemps la plus puissante du monde avant d’être supplantée, au XIXe siècle, par les puissances occidentales. À en croire le FMI, la voici revenue au premier rang.

Dans le temple de l’athéisme et du capitalisme, fêter Noël fut longtemps interdit. Ce n’est plus, mais alors plus du tout, le cas. À quelques jours du 25 décembre, un accès de fièvre consumériste enflamme la Chine. Et c’est tout sauf un hasard. Selon les économistes du Fonds monétaire international (FMI), la République populaire aurait supplanté les États-Unis en tant que première puissance économique mondiale. Et les guirlandes qui illuminent les centres commerciaux de Pékin sont autant de symboles de cette puissance économique retrouvée.

L’événement est passé relativement inaperçu, mais il n’en constitue pas moins un tremblement de terre géopolitique. Le règne des États-Unis avait commencé en 1872, quand ce pays était parvenu à détrôner le Royaume-Uni. Après trente ans de croissance à deux chiffres et une crise économique internationale, la Chine reprend aujourd’hui le flambeau, du moins si l’on prend en compte la « parité de pouvoir d’achat » (PPA), critère, d’ailleurs discutable, qui permet de mesurer la richesse d’un pays en tenant compte du pouvoir d’achat de sa devise nationale. En d’autres termes, on calcule combien une même quantité d’argent permet d’acheter de produits dans différents pays. Et à ce petit jeu statistique, c’est la Chine qui gagne. Mais n’allez pas croire pour autant que les Chinois soient plus riches que les Américains !

« La notion de puissance économique est un concept qui combine la surface économique (le PIB), la puissance technologique, la puissance financière et monétaire, celle des entreprises, et enfin la capacité d’influence sur l’économie mondiale, explique l’économiste français Jean-Joseph Boillot. Selon les données du FMI, le PIB chinois calculé en parité de pouvoir d’achat a bien dépassé, cette année, celui des États-Unis. Mais sous tous les autres aspects, la Chine reste loin derrière les États-Unis et même l’Europe. »

>> Lire aussi : La Chine va (encore) bien donc tout va bien

L’exode rural ne fait que commencer

En matière de consommation, par exemple, le marché chinois ne représente que la moitié du marché américain ou européen. Mais sa taille est une force et sa progression, quel que soit le procédé statistique chargé de l’évaluer, ne fait aucun doute. Avec une classe moyenne de 400 millions d’habitants qui augmente de 20 % par an, comment pourrait-il en être autrement ? La Chine est déjà le premier marché mondial pour les automobiles, les téléviseurs, les téléphones portables ou internet. Elle devrait le rester longtemps encore, d’autant que la moitié des Chinois vivent encore à la campagne et que l’exode rural ne fait que commencer.

Ces artifices statistiques masquent aussi de profondes inégalités. « Un pour cent des ménages les plus riches contrôle plus d’un tiers des richesses tandis que 25 % des ménages les plus pauvres n’en détiennent que 1 % », révèle un rapport publié cette année par une université de Pékin. Cette enquête montre également que le coefficient de Gini (un indicateur d’inégalité compris entre 0 et 1) est très inquiétant, car très élevé. Zéro représente l’égalité parfaite, 1 l’inégalité absolue.

Mais c’est peut-être à l’étranger qu’il faut avant tout mesurer le poids grandissant de l’économie chinoise. Depuis cette année, la Chine investit à l’étranger davantage qu’elle n’importe. Elle est le premier partenaire commercial de l’Afrique, de l’Europe et du Japon, mais aussi le deuxième des États-Unis. La « nouvelle route de la soie » dont la création a été annoncée cette année par le gouvernement est en train de redessiner la carte des échanges internationaux. Avant le XVe siècle, en effet, un faisceau de pistes commerciales reliait la ville de Changan (aujourd’hui Xi’an) à Antioche (Turquie). Aujourd’hui, la Chine n’est plus qu’à une encablure du Pirée, le grand port grec dont elle est propriétaire, mais aussi de l’Amérique centrale, avec le projet de construction au Nicaragua d’un second canal de Panamá, et surtout de l’Afrique.

Les entreprises chinoises construisent à la périphérie du continent un collier de « perles » – des ports en eau profonde.

Les entreprises chinoises construisent en effet à la périphérie du continent un collier de « perles », autrement dit de ports en eau profonde destinés à alimenter l’Afrique en produits chinois et la Chine en matières premières africaines. Ces « routes de la soie » sont les veines qui alimentent le nouveau coeur économique de la planète.

Mais l’économie de la République populaire a pris récemment l’avantage sur celle des États-Unis sur d’autres fronts encore. Depuis l’an dernier, le montant des échanges commerciaux de la première avec le reste du monde a dépassé celui des seconds. L’usine du monde est également devenue le principal exportateur de biens. À long terme, son arrivée au sommet aura d’immenses conséquences, prophétise le journaliste économique Brett Arends. Comme l’on sait, le monde était dominé depuis deux siècles par la Grande-Bretagne et les États-Unis, « deux contrées plus démocratiques que la Chine ».

Aucun triomphalisme

Paradoxalement, les autorités de ce pays ne manifestent aucun triomphalisme, engagées qu’elles sont dans une impitoyable lutte contre la corruption. La puissance de l’économie chinoise n’a pourtant que peu à voir avec la vénalité de nombre de ses cadres. Un récent rapport de Global Financial Integrity (GFI) montre que 6 600 milliards de dollars ont fui les pays émergents au cours des dix dernières années. La Chine est la reine de l’évasion, avec 1 250 milliards de dollars envolés entre 2003 et 2012. Et 250 milliards pour la seule année 2012. On comprend que le président Xi Jinping ait fait de la lutte contre ce fléau sa priorité absolue.

Le FMI lui-même va être inévitablement affecté par l’irrésistible ascension chinoise. Dominée depuis toujours par les Occidentaux, l’institution a le plus grand mal à réformer sa gouvernance de manière à accroître le poids des pays émergents. Or les plus importants de ces derniers « pèsent » aujourd’hui un tiers du PIB de la planète ! Depuis des années, la Chine ne ménage pas ses efforts pour accroître son rôle et son influence au sein du FMI. En décembre 2010, les États membres sont convenus d’un ensemble de réformes des quotes-parts et de la gouvernance. Mais l’entrée en vigueur du texte est bloquée par le Congrès américain. La Chine a donc décidé de passer outre et a annoncé cette année la création d’une banque des Brics, dont la mission est de financer les pays émergents, et d’une banque asiatique d’infrastructures.

Acquisitions tous azimuts

Fini aussi le temps où la Chine, en multipliant les achats, avait d’abord en vue la sécurisation de ses approvisionnements en minerais et en hydrocarbures. Les acquisitions d’entreprises étrangères se font désormais tous azimuts : de l’alimentaire à l’industrie mécanique en passant par les fleurons technologiques.

En 2013, le géant pétrolier Cnooc a racheté le groupe énergétique canadien Nexen pour un montant de 15,1 milliards de dollars (11,4 milliards d’euros). C’est la plus importante acquisition jamais réalisée par une entreprise chinoise à l’étranger. Mais ce n’est pas grand-chose comparé aux 625 milliards de dollars investis cette année hors des frontières de la République populaire. Cette stratégie est principalement mise en oeuvre par les puissantes sociétés d’État, qui bénéficient de l’appui direct des autorités politiques et de larges facilités de financement offertes par les grandes banques publiques.

Les investissements à l’étranger ont été multipliés par plus de trente en une décennie. C’est la preuve la plus éclatante de la puissance chinoise retrouvée. L’Histoire bégaie. Qui se souvient qu’avant les guerres de l’opium lancées par les Occidentaux au XIXe siècle la Chine passait déjà pour la première puissance économique du monde ?

>> Lire aussi notre dossier : Chine-Afrique, entre mythes et réalités

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