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Cet article est issu du dossier «Abidjan, le retour»

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Politique

Côte d’Ivoire : Abidjan sous pression

Le quartier d'affaires du Plateau, à Abidjan. © SIA KAMBOU / AFP

Démolitions, constructions, travaux routiers tous azimuts... Quatre années après la crise politico-militaire, et moins d'une avant la présidentielle, l'État met les bouchées doubles pour que la capitale économique ivoirienne retrouve son aura de centre névralgique de l'Afrique de l'Ouest.

Minuit à Cocody, le 17 novembre. L’interminable cortège de voitures du Premier ministre ivoirien, Daniel Kablan Duncan, se disperse à vive allure, achevant la visite nocturne de quelques grands chantiers d’Abidjan, une tournée marathon qu’il a entamée quatre heures plus tôt avec son ministre des Infrastructures économiques, Patrick Achi. Restauration de l’esplanade de la présidence de la République, travaux de réhabilitation de la voirie à l’entrée du Plateau, renforcement du réseau de distribution d’eau à Yopougon, travaux d’adduction d’eau de Bonoua (à 50 km à l’est d’Abidjan)…

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À chaque étape, Daniel Kablan Duncan et Patrick Achi, portant le casque et le gilet de sécurité réglementaires, arpentent les lieux pendant quelques minutes, échangeant avec les chefs de chantiers, écoutant l’un expliquer le fonctionnement du réseau de canalisations, l’autre celui d’une raboteuse assourdissante.

Il faut faire bonne figure. Montrer aux politiques, et surtout aux médias, que les travaux avancent, de jour comme de nuit.

"Patrick, tu ne veux pas conduire la machine ?" plaisante alors l’un des conseillers du ministre. Derrière lui, on entend le cadre, français, d’un grand groupe de l’Hexagone, un peu nostalgique, bougonner contre les "entreprises étrangères trop nombreuses" aujourd’hui dans le pays et "qui ne s’intéressent pas assez au sort des travailleurs ivoiriens".

L’ambiance est bon enfant, mais sur le visage des employés qui travaillent en pleine nuit sur les différents sites, à la lueur de lampes torches ou de petites lanternes fixées sur leurs casques, transparaît tout de même une certaine tension. Il faut faire bonne figure. Montrer aux politiques, et surtout aux médias, que les travaux avancent, de jour comme de nuit. Quelques heures auparavant, les entreprises concernées avaient d’ailleurs reçu des consignes claires, notamment par e-mail, les priant de "prendre toutes les dispositions pour que les équipes de nuit soient au rendez-vous et, surtout, au travail".

Car, oui, Abidjan est au travail, Abidjan est en chantier. Et si cela se voit au premier coup d’oeil, cela doit aussi se savoir. La présidentielle est dans un an à peine, et Alassane Dramane Ouattara (ADO) sera particulièrement attendu sur son bilan et ses "solutions" – en référence à son slogan de campagne en 2010 : "ADO solutions".

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Des embouteillages monstrueux dans le centre d’Abidjan

"Ce type de visite, c’est une façon de mettre la pression sur les collaborateurs, de leur expliquer que j’ai moi-même des contraintes de temps imposées par ma hiérarchie, qui exige que tout cela finisse le plus rapidement possible, explique Patrick Achi. Lorsque je leur demande de travailler la nuit, beaucoup pensent qu’il s’agit d’un caprice. En voyant le Premier ministre se déplacer en personne, ils comprennent que c’est du sérieux. C’est aussi un message vis-à-vis des populations. Il faut que les gens comprennent que tant que le travail n’est pas fini on ne peut pas s’arrêter, que les équipes doivent se relayer sur le terrain comme cela se fait en Europe ou en Asie… En Afrique, si on veut atteindre l’émergence, travailler huit heures par jour ce n’est pas suffisant, il faut aller beaucoup plus vite que ça !"

Quitte à rendre la circulation plus cauchemardesque encore pendant les travaux qu’elle ne l’était déjà. Ainsi, avant l’ouverture, le 16 décembre, du pont Henri-Konan-Bédié, des nouvelles routes et de l’échangeur qui y sont connectés, les embouteillages étaient devenus monstrueux dans le centre d’Abidjan. Rejoindre l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny depuis la commune du Plateau pouvait parfois prendre deux heures et demie en période de pointe – un trajet de moins de 15 km. "Ce chantier a rendu la circulation insupportable, reconnaît un conseiller du ministre des Infrastructures. Mais si nous n’avions pas entrepris ces travaux, la circulation aurait été impossible à gérer d’ici à cinq ans."

Course à l’émergence

Sur la route de Bingerville, dans l’est d’Abidjan, certaines des voitures du convoi gouvernemental sont un peu à la traîne et s’égarent. Il faut dire que le rythme imposé par les motards ouvrant la voie est soutenu. On se téléphone. "Mais où est le Premier ministre ?" On se coordonne. On se rassure. On se rattrape.

Si quelques "déguerpis" ont reçu des dédommagements, la plupart affirment n’avoir eu ni compensation ni solution de relogement.

De part et d’autre de la route, elle aussi en cours d’élargissement, les engins et machines en tout genre sont légion. Il y en a presque plus que d’ouvriers. Dans leur sillage, les débris de maisons et de commerces précaires, détruits, parfois déjà remplacés par de coquets pavillons.

Si quelques "déguerpis" ont reçu des dédommagements, la plupart affirment n’avoir eu ni compensation ni solution de relogement. "C’est sans doute l’aspect le plus difficile de cette politique de grands travaux, admet-on dans l’entourage du ministre des Infrastructures. Mais que faire lorsque vous avez d’un côté une population qui s’est installée, souvent anarchiquement, sur la chaussée et de l’autre une route à moderniser dont vous avez besoin pour, entre autres, faire passer des canalisations d’eau potable qui alimenteront tous les quartiers d’Abidjan ?"

Jusqu’ici, le choix des pouvoirs publics ivoiriens a été clair. Mais ce pari sur l’avenir suscite aujourd’hui une certaine incompréhension, voire une frustration, au sein d’une frange de la population abidjanaise se sentant comme oubliée sur la ligne de départ de la fameuse course à l’émergence.

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