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Politique

Côte d’Ivoire : souvenirs du dernier maire d’Abidjan

Ernest N'Koumo Mobio, maire d'Abidjan de 1985 à 2001. © DR

À 81 ans, Ernest N'Koumo Mobio est toujours épris de sa ville, dont un tableau orne le hall de sa résidence des Deux-Plateaux, à Cocody. Il confie à Jeune Afrique quelques souvenirs de cette Abidjan d'un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître.

Avant de devenir, en 2001, un district autonome géré par un gouverneur, Abidjan était dirigée par un maire – celui de la mairie centrale, chacune des dix communes urbaines disposant toujours d’un conseil municipal. De 1956 à 2001, la capitale a eu quatre maires, tous issus de l’ancien parti unique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) : Félix Houphouët-Boigny (1956-1960), Antoine Konan Kanga (1960-1980), Emmanuel Dioulo (1980-1985) et Ernest N’Koumo Mobio (1985-2001).

À 81 ans, ce dernier est toujours épris de sa ville, dont un tableau orne le hall de sa résidence des Deux-Plateaux, à Cocody. Il confie à Jeune Afrique quelques souvenirs de cette Abidjan d’un temps que les moins de 30 ans ne peuvent pas connaître.

"L’Abidjan des années 1980 n’était pas si différente de celle d’aujourd’hui. La plupart des immeubles du Plateau ont été construits à cette époque, et le quartier était déjà surnommé "le Manhattan d’Afrique". Abidjan était belle. C’était "la Perle des lagunes". Le week-end, on pouvait faire du ski nautique en face de l’hôtel Ivoire, c’était formidable ! Aujourd’hui, la lagune est devenue la poubelle de la ville. Elle dégage une odeur pestilentielle…

Pendant près de vingt ans, de la mort de Houphouët à la fin de la crise post-électorale de 2010-2011, Abidjan n’a pas bénéficié d’investissements importants. Pourtant, elle a grossi. Et sa population dépasse aujourd’hui les 6 millions d’habitants. Il aurait fallu investir dans les infrastructures, l’évacuation des eaux, l’assainissement… Les catastrophes que nous vivons désormais à chaque saison des pluies sont évidemment liées à ces manquements, ainsi qu’au laisser-aller de l’administration, qui a permis aux populations de construire n’importe où, n’importe comment, sans aucun respect des règles élémentaires d’urbanisme. C’est quelque chose que je regrette profondément.

Cela dit, j’ai l’impression que, depuis deux ans, la ville repart. Elle s’équipe en infrastructures de base, on refait les caniveaux, on détruit les maisons construites de façon anarchique et, même si la circulation est toujours un enfer, j’ai espoir que le troisième pont la rendra plus viable. Je rêve qu’Abidjan retrouve sa beauté."

L’ancien édile se lève pour attraper un épais ouvrage publié en 1991, Notre Abidjan, écrit par Henriette Diabaté (ministre de la Culture de 1990 à 1993 et actuelle grande chancelière de l’Ordre national de la République) et par l’universitaire Léonard Kodjo, son ex-directeur de cabinet. Page après page, Ernest N’Koumo Mobio montre les clichés d’une Abidjan coquette, aux nombreux espaces verts, aux rues entretenues… Remarquant cependant qu’on avait sûrement dû faire nettoyer un peu avant de prendre certaines photos.

"À l’époque, j’étais assez libre en tant que maire. Même si je présentais toujours mes projets au président Houphouët pour obtenir son accord. Il tenait beaucoup à cette ville. Yamoussoukro était sa ville natale, sa ville de coeur, mais il veillait vraiment sur Abidjan. Il lui arrivait souvent de sortir la nuit pour l’observer. Et lorsqu’il n’était pas satisfait, on passait généralement un très mauvais quart d’heure !

Nous recevions également nombre d’amis étrangers de Houphouët, notamment Jacques Chirac, qui, au fil du temps, est aussi devenu mon ami. Il s’est rendu à plusieurs reprises à Abidjan. Il aimait beaucoup le pays, sa cuisine et, même s’il logeait à l’hôtel Ivoire, c’est dans les petits maquis que l’on aimait se retrouver.

Tout n’était pas rose dans les années 1980-1990. Mais on découvrait la décentralisation, et la possibilité de prendre en main le développement de nos villes était quelque chose de stimulant. Nous étions également proches de la population qui, il est vrai, était moins nombreuse qu’aujourd’hui. La commune faisait ce que l’État ne faisait pas, selon le fameux principe de subsidiarité.

On s’occupait donc des écoles, des dispensaires, etc. Je me souviens qu’à l’époque il y avait une telle pénurie de lycées que les enfants d’Abidjan étaient obligés d’aller étudier à l’intérieur du pays. Il a donc fallu s’occuper prioritairement de cela, en construisant au moins un lycée dans chaque commune, les doter d’infrastructures sportives de base, de terrains de football… Ma plus grande fierté, c’est certainement d’avoir vu grandir les générations d’élèves qui ont fréquenté ces établissements."

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Propos recueillis à Abidjan par Haby Niakaté

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