Politique

Gabon, un Librevillois témoigne

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Mis à jour le 29 novembre 2016 à 11h04

Par  Sacha H

Sacha H. est dans les affaires, né en Afrique centrale il y a 50 ans. Il travaille au Gabon depuis quelques années.

Un homme marche devant une barricade à Libreville, jeudi 1er septembre.

Un homme marche devant une barricade à Libreville, jeudi 1er septembre. © Joel Bouopda/AP/SIPA

Sacha H. est entrepreneur au Gabon, il a vécu les événements qui ont suivi le scrutin présidentiel au Gabon de l’intérieur. Il raconte, sous couvert de l’anonymat.

Libreville, quartier aéroport, matin du 1er septembre

Le 1er septembre au matin, mes filles font leur rentrée scolaire dans un petit village proche de la frontière Suisse. J’aimerais leur dire un mot, mais les communications ne semblent pas fonctionner. J’écoute RFI et France 24 en boucle. Depuis cette nuit, ils sont mes liens privilégiés avec l’extérieur de la belle concession où je suis réfugié.

J’étais dans mon appartement du centre-ville lorsque, hier après-midi, le ministre de l’Intérieur a enfin annoncé les résultats de l’élection présidentielle du 27 août. Déserté par l’ensemble de mes voisins, l’immeuble est vide. Depuis ma terrasse, la vue sur le bord de mer et la ville est spectaculaire. L’atmosphère est surréaliste, ce centre-ville habituellement grouillant de vie est désert. Seul signe de vie, des véhicules de l’armée et de la gendarmerie, camions, blindés, automitrailleuses à chaque intersection.

Une fois la victoire d’ABO confirmée par le ministre, aucune transition, aucun commentaire, l’écran de la chaîne gabonaise reprend son programme, sur des ours en Alaska me semble-t-il.

Quelques minutes plus tard, je n’ai plus accès aux réseaux sociaux.

Des amis, « bien informés », me demandent pour la énième fois de ne pas rester seul en ville. J’hésite encore, le haut de ma tour est un bon poste d’observation, mais la perspective de ne plus être connecté à l’extérieur ne me plaît pas.

Autre risque, me retrouver bloqué en centre-ville, la proximité du Palais est en général un gage de sécurité, mais le quartier risque d’être bouclé.

Une heure passe puis l’annonce de troubles en cours au boulevard triomphal, où se concentrent des ministères, le Sénat, l’Assemblée nationale (qui brûlera dans la nuit) me décide. Je rassemble quelques affaires, je prends mes papiers et je préviens mon hôte que j’accepte son invitation.

Sur la route les voitures sont rares, mais la plupart roulent à vive allure, grillant les feux, une fois n’est pas coutume, sous l’œil désintéressé des forces de l’ordre. Les gens encore dehors sont pressés d’aller se barricader chez eux.

Pour avoir croisé par le passé, une foule en colère, je n’ai pas envie d’être au mauvais endroit, au mauvais moment …

Sur la terrasse de la villa où je viens de passer la nuit, j’observe le parc verdoyant, parsemé d’arbres majestueux, fromagers, flamboyants, tabebuyas, manguiers, frangipaniers et j’en passe. Un bosquet de bambous de Chine rivalise en hauteur avec un cocotier, des dizaines de plantes et fleurs exotiques agrémentent le tout de couleurs vives.

Des oiseaux viennent s’abreuver dans des bassins peuplés de poissons. La beauté des lieux, la sérénité qui s’en dégage, contraste avec les images de guerre vues à la tv ou narrées par les témoins de cette violence meurtrière.

l’Humanité est destructrice, mais Dieu que ce monde est beau.

Dieu au fait, est-il un prétexte dans ce conflit ?

Pour une fois, non, bien que majoritairement chrétienne, la population est tolérante envers les immigrés musulmans, souvent des « west-Af », comme on les appelle ici.

Les commerçants mauritaniens de Port-Gentil, qui ont vu leurs échoppes pillées, ceux des « quartiers » de Libreville, maliens, sénégalais, burkinabés qui ont tout perdu ne seraient probablement pas d’accord avec ça.

Pourtant je suis convaincu qu’ils ne sont pas visés pour leurs origines ou religions mais parce que leurs boutiques sont des proies faciles pour les casseurs.

La religion n’a rien à voir avec ce qui se passe

Certains commerces de proximité tenus par des Gabonais, des Libanais ou des Européens ont connu le même sort.

Les protagonistes, Ali Bongo et Jean Ping, bien que de confessions différentes (Albert Bongo, le père, est devenu Omar en entrant dans l’OPEP) sont de la même « famille ». Jean Ping a eu deux enfants avec Pascaline la sœur aînée d’ABO et, du temps d’Omar Bongo, il a occupé  différents postes ministériels durant presque trois décennies, puis a été président de la Commission de l’Union africaine.

Ces deux-là se connaissent bien, quant aux caciques de l’opposition, la grande majorité est issue du PDG, le parti au pouvoir.

Des hommes du « vieux » mais aussi du fils pour certains.

Sarkozy « fait » par Chirac, Macron « fabriqué »par Hollande, Marine « issue » de Lepen, lâcher ou lyncher le boss en politique n’est pas une trouvaille gabonaise.

Bref, la religion n’a rien à voir avec ce qui se passe.

***

Quartier aéroport, fin de journée, 1er septembre

Ce midi, mon hôte et moi sommes invités chez des amis dans le quartier résidentiel de Batterie IV. Les consignes de l’Ambassade de France sont formelles, ne pas sortir, mais il faut bien respirer un peu.

Je m’aventure jusqu’au centre pour récupérer quelques affaires chez moi. L’accès est bloqué. Des militaires m’ordonnent de faire demi-tour, mais un gradé, plus compréhensif, monte dans son véhicule afin de m’ouvrir la route. Quatre barrages plus tard, nous sommes au bas de mon immeuble.

Au retour, nous croisons le boulevard triomphal, théâtre d’affrontements violents la nuit dernière. Arrivés au niveau du Sénat, les traces de la récente guérilla urbaine apparaissent, le boulevard est jonché de débris, de gravats, de restes de barrages improvisés. On voit des véhicules calcinés, puis l’Assemblée nationale, dont les images de l’incendie ont fait le tour du monde. Devant le bâtiment, un petit groupe de jeunes gens est pris en chasse par des hommes en armes, cagoulés. Certains arment leurs Famas -ils ne vont pas leur tirer dessus quand même ? Je ralentis, ils regardent dans ma direction. Les armes pointent vers le sol mais le message est explicite. Il faut partir.

Chez nos amis, nous sommes une dizaine de Français, des patrons de boîtes locales et des cadres sup de multinationales. Chacun a des nouvelles fraîches par des relations diverses, des quartiers de Libreville, de Port-Gentil et de villes de l’intérieur, pas de quoi se rassurer.

Commerces, supermarchés, bâtiments publics, centres commerciaux, souvent pillés et/ou brûlés, partout. Des blessés, des morts …

Nous commentons les réactions de Paris.

Le processus électoral validé par toutes les parties et évidemment connu des observateurs veut que les résultats partiels ne soient pas commentés avant l’annonce des décomptes définitifs, 72 h après la clôture du scrutin.

Pourtant, concernant le Gabon, le Parti socialiste français ose tout. Deux jours avant l’annonce des résultats officiels, on peut voir sur le site du « parti au pouvoir » ceci : «(…) les premières estimations indiquent que le Président sortant Ali Bongo serait battu au profit de Jean Ping. (…) Voilà plus d’un demi-siècle que la famille Bongo gouverne le Gabon. Une alternance serait signe de bonne santé démocratique et un exemple. »

Nous, expatriés français à Libreville, nous rions jaune.

Un téléphone sonne, on nous annonce une grosse « bagarre » en cours entre manifestants et forces de l’ordre à quelques pâtés de maison. « Il y a le feu », nous dit-on.

Nous sortons dans le jardin et regardons dans la direction indiquée, une épaisse colonne de fumée monte en effet dans le ciel.

Nous prenons congé en milieu d’après-midi, mieux vaut ne pas courir le risque de croiser du « monde » sur la route.

Il est 18 h, le soleil couchant irradie des roses de porcelaine et des becs de perroquet autour d’un bassin, les couleurs sont sublimes.

Je marche pieds-nus sur la pelouse et je me pose au bord de l’eau.

Je pense à tous ces gens, dehors, ceux qui se battent de part et d’autre, ceux qui perdent leurs outils de travail, ceux qui perdent plus encore…

***

Quartier aéroport, matin du 4 septembre

Dans une heure ou deux je vais rejoindre mes quartiers du centre-ville.

Non pas que la situation soit apaisée à Libreville ou dans le pays, mais rien de grave ne s’est passé autour de chez moi.

Durant les trois derniers jours, dans la propriété où je suis, j’ai eu la chance de m’entretenir de vive voix avec un porte-parole du « patron », un cadre éminent de la société civile que je vois régulièrement pour des raisons professionnelles.

Ses interventions sur les chaînes de télé sont fréquentes, son aura, son expérience, sa sagesse contribuent souvent à l’apaisement des débats.

Ses anecdotes sur ce qui se passe en interne sont croustillantes, il ne dévoile bien sûr aucun secret d’État, mais il nous éclaire, parfois avec humour, sur la situation, sur les stratégies de l’opposition, sur les invraisemblances de la diplomatie française, mais aussi et c’est ce qui est passionnant, sur son propre regard. C’est un fidèle parmi les fidèles, mais ni sourd, ni aveugle, il sait distiller de bons conseils …

J’ai aussi revu avec plaisir mon ami Hervé.S, conseiller consulaire.

Hervé est un actif, voire un hyper actif, toujours sur le pont pour s’informer et informer notre communauté française au Gabon.

J’ai des amis dans les deux camps et je souhaite bien les garder

Sa priorité, les intérêts et la sécurité de nos ressortissants.

Ce que je pense.

Je pense que ma situation d’expatrié, d’étranger, m’impose de la retenue et au-delà de tout, me garder de toute ingérence.

J’ai des amis dans les deux camps et je souhaite bien les garder.

Au vu des fonctions exercées auparavant par les ténors de l’opposition, ils connaissent la musique, ayant longtemps fait partie de l’orchestre.

Je pense qu’on a le droit de protester, d’en appeler à l’arbitrage de la communauté internationale, de manifester. Mais la technique qui consiste à dire « on casse tout et on discute après », je ne suis pas fan.

Quand on tire sur les gens non plus …

Concernant l’alternance.

L’Afrique n’est pas un assemblage de vieilles démocraties à l’occidental. Son histoire est différente, ses priorités également (paix, stabilité, développement). N’oublions pas que jusque dans les années 1990, la moitié de l’Europe était composée de dictatures communistes.

Philosophiquement, politiquement, je suis pour l’alternance.

Je ne conteste pas, loin de là, la légitimité de Jean Ping à se présenter et à gagner les élections si les Gabonais l’ont choisi.

Mais, dans le cas du Gabon, aujourd’hui, prétendre que Jean Ping représente une alternance politique au PDG, c’est aussi crédible que si en France, nous avions un duel Hollande-Ayrault, ou  Hollande-Bartolone.

***

Centre-ville, après-midi du 5 septembre

Nous avons repris le travail ce matin. La réunion de « rentrée » a surtout été l’occasion de parler de l’actualité avec nos collaborateurs.

Avez-vous eu des soucis ? Pas de dégâts autour de vous ?

Certains ont vécu les événements de près dans leurs quartiers, ils nous racontent.

Le calme est précaire, l’opposition a appelé à la grève générale, internet est revenu et bien que les réseaux sociaux soient toujours fermés, de nombreuses images circulent.

On voit des blessés, des corps sanguinolents, des exactions, des cadavres …

Fake ou réalité, propagande ou info ? Comment savoir, mais l’émotion est palpable dans l’équipe.

En début d’après-midi on nous informe qu’une marche de l’opposition se dirige vers le centre-ville. Principe de précaution oblige, nous libérons nos collaborateurs.

Quel épilogue pour cette crise ?

Personne ne se risque à un pronostic mais le moral est dans toutes les chaussettes …

***

Bureau, matin du 7 septembre

Jean Ping a annoncé hier qu’il y aurait entre 50 et 100 morts.

Valls parle d’une dizaine de Français aux abonnés absents.

Les partisans de l’opposition ne sont pas tous de grands pacifiques non plus.

Je me demande si un esprit « étriqué » d’un camp ou de l’autre pourrait se formaliser de mon témoignage. Je ne crois pas, ou alors il faudrait vraiment être susceptible.

 

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