Économie

Quand l’or noir rebat les cartes des nations

Mis à jour le 2 février 2015 à 15:07

Diminution de la demande, hausse de la production… Le marché est saturé. Pourtant, l’Opep n’entend pas réduire ses activités. Et le dollar continue de monter.

Le retournement du marché pétrolier mondial a été violent. En juin 2014, le prix du baril de pétrole de la mer du Nord, le brent, s’était propulsé à 117 dollars (85,70 euros) : les marchés craignaient que les troupes de l’État islamique, dans leur avancée fulgurante, ne mettent la main sur les puits irakiens. Le 11 janvier, le prix du même baril s’est effondré à 49,30 dollars, et continue depuis à osciller autour de 50 dollars. Ce que l’on peut appeler un contre-choc pétrolier – sans véritable responsable évident – rebat les cartes des nations, mettant à genoux certaines économies et donnant une précieuse bouffée d’oxygène à d’autres.

Tous les experts sont d’accord : la première cause de la chute du prix du baril est l’excédent mondial de l’offre. Or avec une croissance chinoise faiblissante et une croissance européenne médiocre, les besoins en énergies fossiles ont diminué. Si les statistiques de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) font état de réserves de pétrole au plus haut niveau depuis deux ans, c’est aussi parce que les producteurs ont plus augmenté leurs exportations que les marchés ne s’y attendaient. Car, à la surprise générale, l’Irak a réussi à maintenir sa production pendant les combats.

Mais les grands responsables des flots supplémentaires d’or noir, « ce sont les États-Unis et le Canada, les premiers avec l’exploitation de leur pétrole de schiste et le second avec ses sables bitumineux », explique Francis Perrin, président de Stratégies et Politiques énergétiques (SPE), qui publie le magazine Pétrole et gaz arabes. Facteur aggravant, le cours du dollar s’est envolé. Or le prix du pétrole baisse quand le dollar monte, et vice versa.

La deuxième cause de la dégringolade du baril est la décision de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) de ne pas réduire leur production (30 millions de barils par jour) pour stopper la chute des prix. Les spéculateurs ont ainsi compris qu’ils pouvaient jouer sans crainte le pétrole à la baisse.

Les États-Unis, qui viennent d’autoriser leurs pétroliers à exporter certains produits pour la première fois depuis 1973, et les Saoudiens, qui s’opposent à une réduction des quotas de production de l’Opep, ont-ils en tête des buts géostratégiques, par exemple nuire à la Russie, leur adversaire commun ?

Débat entre les industriels américains

« Non, répond Francis Perrin. Leurs objectifs sont uniquement économiques. Aux États-Unis, le gouvernement ne contrôle pas les innombrables producteurs privés, et en matière d’exportation de condensats, sa décision est le fruit d’un débat entre les industriels américains qui veulent réserver à leur pays le pétrole national et les pétroliers américains qui désirent s’approprier des parts du marché mondial. » Et dans le cas des Saoudiens ? « Ils ont choisi de ne pas se battre pour maintenir les prix afin de défendre en priorité leurs parts de marché, en particulier en Asie », analyse Francis Perrin. Et tant mieux si, au passage, la chute des cours fait mal à l’ennemi iranien et étrangle les producteurs américains de pétrole de schiste !

Les économistes ne s’accordent pas sur les conséquences de ce phénomène sur la conjoncture mondiale. Les analystes d’Oxford Economics estiment qu’une baisse de 20 dollars du prix du baril accélère la croissance mondiale de 0,4 %. Il est vrai que le pétrole tombé à 40 dollars en 2008 avait participé à la reprise de 2010. D’autres commentateurs soulignent que la dévalorisation du pétrole risque d’enclencher une chute générale des prix, une déflation qui pourrait provoquer un attentisme chez les consommateurs comme chez les investisseurs, et donc une panne de croissance.

Il y aura assurément des gagnants et des perdants. Les premiers seront les pays non producteurs d’hydrocarbures : l’Indonésie, l’Inde ou la Turquie, mais aussi la majorité des pays du Sahel (Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger) ou le Maroc. Dans toute l’Afrique, les pays importateurs qui subventionnent trop généreusement les carburants pourront profiter de l’occasion pour allouer une plus grande part de leur budget à d’autres postes, comme la santé et l’éducation.

En revanche, les pays exportateurs qui dépensent plus qu’ils n’épargnent tels que la Russie, le Venezuela ou l’Iran peuvent se faire du souci, ainsi que les économies très dépendantes de l’or noir comme le Nigeria, l’Angola, la Libye ou le Gabon, qui ne disposent pas de réserves de devises ou de fonds souverains suffisants pour maintenir leurs efforts budgétaires en période de disette pétrolière.

« Il n’y a pas encore de croissance endogène en Afrique, hélas ! regrette Philippe Chalmin, professeur à l’université Paris-Dauphine et créateur de la « bible » annuelle des matières premières, le rapport « Cyclope ». Le gâchis de la rente pétrolière est dramatique. Ce contre-choc va constituer une nouvelle et cruelle illustration de la malédiction qui pèse sur ces dernières. »

La production nord-américaine devrait continuer sur sa lancée au premier semestre 2015

Reste à savoir jusqu’où et jusqu’à quand ce contre-choc se fera sentir. « Le marché a trouvé un plancher à 50-60 dollars, analyse Philippe Chalmin. La chute des prix stimulera la demande de carburants vers l’été [juillet-août], au moment où elle rendra les producteurs américains plus circonspects en matière d’investissement dans de nouveaux gisements, car ils avaient bâti leurs projets antérieurs sur un prix supérieur à 70 dollars. Les cours remonteront vers 70-80 dollars. À condition évidemment qu’il n’y ait pas d’événement géopolitique majeur comme la signature d’un accord sur le nucléaire iranien qui supprimerait l’embargo à l’encontre de Téhéran et ferait à nouveau baisser les prix. »

Francis Perrin est moins catégorique, car il juge que la hausse de la production nord-américaine devrait continuer sur sa lancée au premier semestre 2015. « Les prix demeureront donc difficiles pour les producteurs, à moins que l’Opep ne réagisse lors de sa réunion du mois de juin et décide de baisser significativement ses quotas, précise-t-il. Mais l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis, qui peuvent faire le gros dos avec leurs réserves considérables, jugent préférable de laisser, pour l’instant, le marché trouver seul son point d’équilibre, à la différence de l’Iran, du Venezuela ou de l’Algérie, qui souhaiteraient plus de volontarisme. L’Opep se décidant à l’unanimité, un statu quo n’est pas à exclure avec la poursuite de la baisse qui en résulterait. »

À moins que l’État islamique ne marche avec succès vers le sud de l’Irak où se trouvent le plus grand nombre de puits…