Diplomatie

Cuba – États-Unis : cinquante ans de turpitudes

À Miami, le 20 décembre, des exilés cubains manifestent contre la normalisation.

À Miami, le 20 décembre, des exilés cubains manifestent contre la normalisation. © Joe Raedle/Getty Images/AFP

Répression et incurie économique d’un côté. Complots et embargo de l’autre. Au terme d’une interminable scène de ménage, le vieux couple infernal paraît résolu à tourner la page. Il était temps !

Barack Obama et Raúl Castro seront-ils les hommes de l’année 2015 ? En tout cas, ils ont créé l’événement en annonçant à la fin de l’année écoulée leur volonté de réconcilier leurs deux pays – l’un est le paradis de la libre entreprise, l’autre, l’un des derniers bastions du communisme. Une évolution à tous égards "historique". La nouvelle a été accueillie avec une belle unanimité dans toutes les capitales du monde, jusqu’à Pékin et à Moscou, où l’on célèbre à l’envi l’audace politique et le courage moral d’une révision aussi déchirante.

Les dix-huit mois de négociations qui l’ont préparée se sont déroulés de Washington à Toronto et à Rome sans qu’aucune fuite n’en compromette l’issue. Un exploit en ces temps où les grandes oreilles de la National Security Agency (NSA) parviennent à écouter jusqu’au portable ultrasécurisé d’Angela Merkel ! On le doit à l’intervention personnelle du pape François et à l’efficacité d’une diplomatie vaticane dont les réseaux sont parmi les plus étendus et influents de la planète.

On l’avait oublié, mais Obama y pensait depuis sa première campagne présidentielle de 2008, au cours de laquelle il avait publiquement envisagé "une nouvelle stratégie" vis-à-vis du régime castriste. Aux Cubains, il lance aujourd’hui l’une de ces flamboyantes adresses qu’aiment à récompenser les jurys du Nobel de la paix : "Todos somos americanos" ("nous sommes tous des Américains") !

À ses compatriotes, il explique que "le plus vieil embargo du monde n’a bénéficié à aucun des deux pays" et qu’il est temps de mettre fin à "une approche d’un autre âge". Candidate officieuse à sa succession, Hillary Clinton le reconnaît elle aussi : "L’enfermement de Cuba n’a fait que renforcer le régime au pouvoir." Et John Kerry, le secrétaire d’État, renchérit cruellement : "Ce n’est pas Cuba qui est isolée, ce sont les États-Unis !" Amère conclusion d’un demi-siècle d’affrontements parfois sanglants. Flash-back.

Avril 1961

Moins de trois mois après la rupture des relations diplomatiques avec La Havane décidée en représailles de la nationalisation des biens étrangers (dont la toute-puissante entreprise bananière United Fruit), les services américains préparent une opération de débarquement. Le lieu choisi est la baie des Cochons, au sud-est de La Havane. Pendant deux jours, des vagues de bombardiers attaquent les aérodromes, frappant indistinctement les appareils civils et militaires.

L’objectif est d’occuper une colline stratégique qui domine la baie et d’en faire la base arrière d’une offensive générale destinée à liquider le régime castriste. Dans la nuit du 14 avril, une brigade de 1 500 exilés cubains armés par la CIA et entraînés au Guatemala avec les fonds secrets de la Maison Blanche est débarquée sur deux plages, tandis qu’au large cargos et bâtiments de guerre sont censés assurer la protection de cette aléatoire tête de pont.

Très vite, l’opération tourne au fiasco. Loin de se rallier aux "libérateurs", les paysans, principaux bénéficiaires de la toute récente réforme agraire, soutiennent la contre-offensive des troupes gouvernementales appuyée par une petite dizaine d’avions de chasse rescapés du pilonnage des B-26. Le 19 avril, les envahisseurs se rendent – ils seront peu à peu libérés contre une fructueuse manne de dollars et de médicaments.

Pour les États-Unis, c’est une humiliation. Dans l’un de ses discours interminables dont il a le secret, Castro se vante d’avoir fait triompher la révolution socialiste "juste sous le nez des impérialistes". Le plus grave est qu’il ne se contente pas de dénoncer "un nouveau Pearl Harbor".

Il en prend prétexte pour consolider ses amitiés soviétiques et conclure avec Moscou une alliance qui va faire trembler la planète pendant toute une semaine de suspense nucléaire.

Octobre 1962

Depuis le mois de mai précédent, Nikita Khrouchtchev, le numéro un soviétique, multiplie les "aides" militaires à son nouvel allié : 50 000 soldats, mais surtout des missiles sol-sol et quatre sous-marins eux aussi équipés de torpilles à tête nucléaire. Très inférieurs en portée et en puissance aux matériels américains, ils trouvent à Cuba des fenêtres de tir suffisamment proches – les côtes de Floride ne sont qu’à 170 km – pour frapper les grandes villes des États-Unis sans laisser le temps à la cible de détecter l’attaque ni de la décourager par la menace d’une riposte dévastatrice.

Le 14 octobre, un avion espion U-2 réussit à photographier les sites de missiles cubains et leurs servants soviétiques, ainsi que vingt-six navires en approche, avec leurs batteries nucléaires. John Kennedy lance l’alarme mondiale à la télévision, demande à Khrouchtchev d’arrêter les opérations et menace l’URSS d’immédiates représailles. Khrouchtchev tente l’intimidation suprême. Par l’entremise d’un homme d’affaires américain, il avertit la Maison Blanche que "si les États-Unis veulent la guerre, alors ce sera l’enfer". Une lettre du Politburo déclare refuser toute concession. Le 18 octobre, Kennedy apprend par la CIA que vingt-quatre missiles russes désormais opérationnels sont pointés sur le territoire américain. La tension paraît atteindre son paroxysme.

Ce sont en réalité les derniers coups de tonnerre avant l’accalmie. Par courrier diplomatique, Khrouchtchev fait savoir qu’il est prêt à négocier. Il le démontre aussitôt en retirant son armada des eaux cubaines, puis annonce à la radio qu’il vient d’ordonner le démantèlement des rampes de missiles à l’origine de la crise. Pour lui sauver la face, Kennedy prend en contrepartie un double engagement. L’un pour Cuba : les États-Unis renoncent à attaquer l’île et à renverser son régime par la force.

L’autre pour Khrouchtchev : les quinze fusées Jupiter disséminées en Turquie pour "couvrir" le bloc de l’Est seront retirées. Pour faire bonne mesure, le Pentagone ajoute à la liste la dizaine d’autres engins installés en Italie. L’apocalypse est évitée de justesse. On apprendra quelques jours plus tard que le commandant de l’un des sous-marins russes avait reçu l’ordre d’armer son lanceur numéro un d’une torpille nucléaire…

Les successeurs de Kennedy ont tenu parole. Cinquante ans ont passé sans que Cuba ait eu à craindre de nouvelles offensives. Mais sans non plus que le blocus économique, commercial et financier imposé par les États-Unis ait contraint le régime castriste à se démocratiser. C’est, aujourd’hui encore, toute l’incertitude de l’audacieux pari d’Obama. Il a fallu quatre ans pour que la Tunisie devienne la première démocratie du monde arabe. Combien en faudra-t-il aux Cubains pour s’émanciper de cinquante-trois années de servitude ? Celle-ci, bien sûr, provoqua de fortes résistances – on évalue à plus de 100 000 le nombre des victimes des différentes vagues de répression policière -, mais aucune velléité de contre-révolution populaire. Ne restait dès lors que l’échappatoire de l’exode au péril de leur vie d’un million de boat people…

Les blocages ne sont pas moins à craindre à Washington, où la nouvelle majorité républicaine au Congrès est bien décidée à contrarier par tous les moyens le rétablissement des relations diplomatiques ; et, surtout, à empêcher la levée de l’embargo (que seule une loi peut annuler) aussi longtemps que les Cubains ne se seront pas débarrassés des "odieux frères Castro" et de leur idéologie post-totalitaire.

Conscients des obstacles qui les attendent dans leurs pays respectifs, Castro et Obama veulent l’un et l’autre le changement. Mais ils savent que ce n’est pas le même. Pour le premier, il s’agit de consolider le régime grâce à la fin des privatisations. Pour le second, de faciliter l’émergence de la démocratie par la normalisation contagieuse des échanges. Les objectifs restent donc radicalement différents. Aujourd’hui, mais demain ? "Cela va changer, c’est inéluctable", assure Obama. En d’autres temps, on appelait ça le "vent de l’Histoire".

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