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Décryptage : le Nigeria a-t-il vraiment perdu son rang de première économie africaine ?

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Joël Té-Léssia Assoko est journaliste économique à Jeune Afrique et ancien chef d'édition de Jeune Afrique Business+. Ivoirien, diplômé de Paris-Dauphine et de Sciences-Po Paris, il suit le secteur de la finance en Afrique.

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Le président sud-africain Jacob Zuma accueilli à Abuja, le 08 mars 2016, par son homologue nigérian Muhammadu Buhari.

Le président sud-africain Jacob Zuma accueilli à Abuja, le 08 mars 2016, par son homologue nigérian Muhammadu Buhari. © AP/SIPA

Un article de l’agence « Bloomberg » mettant en exergue la chute du naira et le rétablissement du rand sud-africain a déclenché des réactions en série pointant le « recul » de l’économie nigériane. Les chiffres racontent une autre histoire. Décryptage.

La riposte est venue d’Aliko Dangote. Pour le milliardaire, qui s’exprimait jeudi 11 août dernier à la Chambre de commerce de Lagos, le Nigeria « reste la première économie africaine ».

L’intervention du tycoon nigérian, première fortune du continent, fait suite à une série de publications médiatiques arguant la semaine dernière que le pays le plus peuplé du continent a perdu sa couronne de première économie africaine [raflée à l’Afrique du Sud en avril 2014 à la suite d’un changement de calcul de son produit intérieur brut (PIB), qui a alors « bondi » de +89 %].

Plusieurs médias, notamment l’Agence française de presse (AFP), l’agence officielle chinoise Xinhua et le groupe public britannique BBC ont repris cette information la semaine dernière, attribuant le « recul » de l’économie nigériane et ces nouvelles estimations aux « derniers calculs des PIB en dollars par le Fonds monétaire international ». Sans apporter plus de précisions.

Chute du naira nigérian et reprise du rand sud-africain

En réalité, il n’en est rien. Les équipes du FMI, contactées par Jeune Afrique, rappellent que les derniers chiffres publiés par le Fonds sur les PIB des pays africains datent d’avril 2016 et sont recensés dans la base de données World Economic Outlook Database.

Tout est parti d’un article de l’agence américaine Bloomberg du mercredi 10 août. Ce texte, comme l’a confirmé son auteur à Jeune Afrique, visait principalement à mettre en exergue les évolutions contrastées (voir le graphique ci-dessous) du naira nigérian, en recul, et du rand sud-africain, en hausse face au dollar américain.

Suite à l’introduction en juin d’un régime de change plus flexible au Nigeria, le naira a enregistré une chute très nette sur le marché officiel (et encore plus marquée sur le marché noir), passant d’environ 200 unités pour un dollar à plus de 325 unités pour un dollar. Dans le même temps, la devise sud-africaine reprenait des couleurs face au billet vert, après une fin 2015 et un deuxième trimestre 2016 assez tumultueux.

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Des chiffres de 2015 et des taux de change de 2016

Pour illustrer cette évolution des taux de change, l’agence américaine a procédé à une comparaison de ce que représenteraient les PIB 2015 de l’Afrique du Sud et du Nigeria, s’ils étaient mesurés aux taux de change actuels.

Cette comparaison montre ainsi que le PIB 2015 du Nigeria n’atteindrait plus que 296 milliards de dollars au taux de change en vigueur actuellement, contre plus de 470 milliards de dollars au taux en vigueur fin 2015 selon les estimations de Bloomberg. Tandis que le PIB de l’Afrique du Sud atteindrait selon la même source 301 milliards de dollars aux taux en vigueur actuellement contre environ 260 milliards de dollars aux taux de fin 2015.

Bloomberg

En bleu, le PIB à la fin 2015, en orange le PIB 2015 aux taux en vigueur actuellement. © Bloomberg

Quelles sont les 10 premières économies en Afrique ?

C’est cette comparaison des chiffres de ces deux économies pour l’année 2015 aux taux de change en vigueur mi-août 2016 qui a déclenché l’emballement médiatique contesté par Aliko Dangote.

Dans les faits, l’évolution en 2016 des taux de change du naira et du rand vis-à-vis du dollar est sans incidence sur le niveau de la production économique de l’an dernier. Seule une mise à jour par les autorités d’Abuja et de Pretoria (ou par des instances internationales comme le FMI) des taux utilisés l’an dernier ou des méthodes de calcul du PIB 2015 de ces pays pourrait entraîner une révision de ces chiffres.

Plus encore, la plupart des commentaires réalisés la semaine dernière font complètement abstraction de l’Égypte. Or, le pays le plus peuplé d’Afrique du Nord est la deuxième économie du continent, selon les chiffres de l’année 2015 publiés par le FMI. Et cela, que l’évaluation soit faite en dollars américains ou en dollars internationaux (utilisés pour mesurer le poids d’une économie en parité de pouvoir d’achat).

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Gare aux conclusions hâtives

Évaluer le poids d’une économie au gré des fluctuations des taux de change peut conduire à des conclusions hâtives, rapidement démenties par l’évolution des marchés.

Le graphique ci-dessous a été réalisé à partir du PIB 2015 en devise locale des dix premières économies africaines, convertis aux taux de change vis-à-vis du dollar américain en vigueur fin 2015, mi-2016 et ce mercredi 17 août. Le PIB 2015 du Maroc exprimé en dirhams équivalait ainsi à environ 100,86 milliards de dollars au taux de fin 2015, 102,35 milliards au taux de mi-juin et 103,26 milliards au taux de ce mercredi. À l’inverse, le PIB 2015 de l’Angola exprimé en kwanzas ne « vaut » plus que 74,34 milliards de dollars ce mercredi, contre 91,14 milliards de dollars au taux de change en vigueur le 31 décembre.

Selon ce mode de calcul, le PIB 2015 des dix premières économies du continent équivalait à 1 600 milliards de dollars fin 2015, 1 418 milliards de dollars à la mi-juin et 1 401 milliards de dollars ce mercredi.

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Ces variations sont sans incidence sur le niveau de la production économique de ces pays l’an dernier. Leur utilité pour mesurer la place actuelle d’un pays dans le classement des plus grandes économies africaines est très limitée.

Elles montrent surtout l’évolution négative des taux de change des principales économies africaines. Une évolution autrement plus grave – et aux conséquences plus inquiétantes pour les populations et les entreprises – que le rang relatif de chaque pays africain.

Au fond, qu’est-ce que ça change d’être en première classe ou en troisième classe dans un train qui déraille ?

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