Politique

Charlie Bathily

Par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Lassana Bathily a été naturalisé lors d'une cérémonie, le 20 janvier 2015. © Christophe Ena/AP/SIPA

C'est l'histoire de deux hommes, maliens d'origine, au coeur du drame qui a saisi la France le 7 janvier. Le tueur de Juifs et le sauveur de Juifs, l'assassin et le juste, le Bambara et le Soninké, le Français qui haïssait la France et l'immigré dont le rêve était de devenir français, l'enfant des ghettos, des écoles et des prisons de la République et l'ancien sans-papiers devenu héros national, le mauvais musulman et le bon musulman.

Amédy Coulibaly et Lassana Bathily n’ont croisé que leurs regards dans les rayons d’un supermarché casher, mais leurs destins contraires tissent l’étoffe d’un storytelling en noir et blanc qui fait le miel des médias. Pour autant, dans ce pays multiculturel sans multiculturalisme où certains responsables politiques croient encore en la fiction coloniale de l’assimilation (dixit, il y a quelques semaines, François Fillon), rien n’a changé. Interrogés récemment par un institut de sondage sur leur propre estimation du pourcentage de musulmans vivant en France, les Français sollicités ont, en moyenne, fixé la barre à 31 % alors que leur proportion réelle ne dépasse pas… 8 % à 9 %.

À combien se chiffre cette évaluation fantasmée et potentiellement explosive depuis le 7 janvier ? Autant par conviction que par respect pour ses lecteurs, Jeune Afrique, comme d’autres, a décidé de ne pas reproduire la une du Charlie ressuscité. Pour les ayatollahs de la laïcité, qui nous présentent la publication des caricatures du Prophète comme un acte de résistance et de liberté en oubliant qu’il s’agissait aussi, à l’origine, d’une opération de marketing fondée sur la provocation et l’obsession islamophobes d’un journal danois, nous serions donc des lâches. Peut-être même, pour avoir osé critiquer à l’époque l’irresponsabilité revendiquée de l’hebdomadaire satirique, des complices intellectuels des frères Kouachi – si, si, Jeannette Bougrab est allée jusqu’à dire cela… Quant aux pays qui, à l’instar du Maroc, du Sénégal, du Mali, du Niger, de la Tunisie ou de l’Algérie, ont interdit la diffusion de ce numéro "historique" de Charlie au nom d’un islam modéré mille fois plus efficace pour combattre la barbarie jihadiste à laquelle ils sont, plus que les Français, directement confrontés, ils auraient ipso facto rejoint la catégorie des obscurantistes.

La France a derrière elle, en Afrique et ailleurs, un passé "civilisateur" suffisamment désastreux pour ne s’autoriser aucune arrogance.

Chacun sait désormais, puisqu’on nous le répète chaque jour depuis le 7 janvier, qu’en France, le délit de blasphème n’existe pas. On ne peut pas insulter les croyants, mais on peut, sans limites, ridiculiser Dieu, le Prophète, Moïse et Bouddha. La loi est ainsi faite, et les nouveaux acquéreurs de la nationalité comme Lassana Bathily sont priés de laisser leur religion au vestiaire, ou dans la sphère privée. Fort bien. Encore faut-il comprendre et admettre que, dans le regard des autres, ce modèle français de laïcité n’est ni exportable ni imposable et qu’il existe des centaines de millions de fidèles pour qui le droit au blasphème, dont certains voudraient faire un devoir, n’est pas consubstantiel à la liberté d’expression. Ceux qui, sur les plateaux de télévision, s’acharnent à faire de la laïcité à la française une valeur universelle et l’étalon suprême des libertés, ne font que combattre un impérialisme religieux pour en prescrire un autre. La France a derrière elle, en Afrique et ailleurs, un passé "civilisateur" suffisamment désastreux pour ne s’autoriser aucune arrogance. Tout compte fait, je me sens plus Bathily que Charlie.

>> À lire : Lassana Bathily, le migrant malien devenu héros français

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