Conseil

Affaire Karim Wade : arbitrages défavorables pour Bibo Bourgi

Des manifestants réclament la libération de Karim Wade, le 23 avril 2013 à Dakar.

Des manifestants réclament la libération de Karim Wade, le 23 avril 2013 à Dakar. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Les instances arbitrales de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (Ohada) et de la Banque mondiale se sont déclarées incompétentes pour statuer sur les recours déposés contre l’État du Sénégal par l’homme d’affaires Bibo Bourgi, condamné en 2015 dans l’affaire Karim Wade.

C’est un double revers judiciaire pour Ibrahim Aboukhalil (alias Bibo Bourgi) dans le bras de fer qui l’oppose à l’État du Sénégal.

En moins de trois semaines, deux des trois instances arbitrales saisies par l’homme d’affaires franco-sénégalais – considéré par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI) comme un « homme de paille » de Karim Wade et condamné à cinq ans de prison en mars 2015, avant d’être gracié en juin 2016 par le président Macky Sall – se sont déclarées incompétentes, tout en le condamnant aux dépens.

Une victoire symbolique pour les avocats de l’État sénégalais, qui voit s’éloigner la menace d’un désaveu arbitral dans cette affaire sensible.

La CCJA incompétente pour les sanctions pénales

Le 15 juillet, la Cour commune de justice et d’arbitrage (CCJA), la juridiction communautaire de l’espace Ohada, qui siège à Abidjan, rendait sa décision, attendue depuis plus d’un an. Déposé en juin 2015, le pourvoi formé par les avocats de Bibo Bourgi invoquait la compétence de la CCJA en tant que Cour de cassation “dans toutes les affaires soulevant des questions relatives à l’application des actes uniformes et des règlements prévus au présent Traité [relatif à l’harmonisation en Afrique du droit des affaires], à l’exception des décisions appliquant des sanctions pénales” (article 14).

La défense de Bibo Bourgi faisait valoir que diverses mesures adoptées par la CREI tout au long de la procédure, concernant les sociétés dont l’homme d’affaires était actionnaire, n’avaient pas respecté les dispositions du traité Ohada.

Mais la CCJA ne s’est pas rangée à cet argument.

“Même si une décision soulève des questions relatives à l’application des Actes uniformes et des Règlements prévus au Traité […], elle ne peut ressortir de la compétence de la CCJA dès l’instant où elle applique des sanctions pénales”, écrivent les magistrats. Or l’arrêt rendu le 23 mars 2015 par la CREI contre Karim Wade et ses co-accusés, dont Bibo Bourgi, entre dans cette catégorie. En conséquence de quoi “il y a lieu pour la [CCJA] de se déclarer incompétente”.

La défense de Bibo Bourgi demandait réparation notamment pour atteinte à l’image de son groupe.

Luxembourg et Îles Vierges britanniques

Le deuxième acte s’est déroulé le vendredi 05 août devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi), l’instance arbitrale du groupe de la Banque mondiale.

Cette fois, la requête avait été introduite en avril 2015 par deux sociétés mères de la galaxie Aboukhalil-Bourgi : Menzies Middle East & Africa SA (MMEA) et Aviation Handling Services International Limited (AHSI). La première est une société anonyme luxembourgeoise. La seconde est immatriculée aux Îles Vierges britanniques.

En cause, selon les avocats de Bibo Bourgi, : « L’utilisation indue des investissements, matériels et autres actifs par l’administrateur provisoire [de leur fialiale AHS Sénégal], la responsabilité en incombant à l’État du Sénégal” ; “la perte de parts de marchés dans les pays où le Groupe MMEA-AHS est implanté” ; “la perte de chances d’obtenir de nouvelles licences d’exploitation, notamment en Côte d’Ivoire, en Tanzanie et en Arabie saoudite” ; “la réparation du préjudice moral” ; et “la réparation pour l’atteinte subie par les Demanderesses aux droits de propriété intellectuelle et, plus généralement, pour l’atteinte à l’image du Groupe MMEA-AHS”.

Dans le cas de MMEA, “le Tribunal arbitral conclut que l’État du Sénégal n’a pas consenti à ce que ses éventuels différends avec des ressortissants luxembourgeois soient soumis à l’arbitrage. Par conséquent, le Tribunal arbitral conclut qu’il n’est pas compétent pour connaître des revendications de MMEA”.

Quant à AHSI, “le Tribunal arbitral considère que la disposition invoquée en tant qu’offre d’arbitrage [le traité bilatéral d’investissement Sénégal–Royaume-Uni] ne s’applique pas à AHSI en raison de sa constitution aux Îles Vierges Britanniques”. En effet, selon les arbitres, AHSI “est une ressortissante d’un territoire d’outre-mer du Royaume-Uni, qui n’est pas inclu dans le champ d’application territorial du traité [bilatéral d’investissement]”.

Dans l’entourage de Bibo Bourgi, on rappelle que ces deux jugements n’ont pas abordé le fond du dossier et qu’ils ne sauraient représenter un désaveu.

Une addition salée

À l’arrivée, l’addition est salée pour Bibo Bourgi, déjà condamné aux dépens par la CCJA.

En ce qui concerne la procédure devant le Cirdi, les deux sociétés du groupe de Bibo Bourgi devront en effet assumer “l’intégralité des frais de l’arbitrage” et rembourser à l’État du Sénégal “l’intégralité de ses frais de conseil”.

Les frais de conseil de l’État sénégalais sont évalués à environ 631 000 euros. Les frais de l’arbitrage s’élèvent à 300 000 dollars (268 000 euros).

Dans l’entourage de Bibo Bourgi, on rappelle que ces deux jugements d’incompétence n’ont pas abordé le fond du dossier et qu’en conséquence, ils ne sauraient représenter un désaveu.

Sur les trois procédures arbitrales engagées par l’homme d’affaires et les sociétés dont il est actionnaire, une seule reste pendante, devant la Commission des Nations unies pour le droit commercial international.

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