Économie

Tunisie : pour un plan Marshall économique, social et sécuritaire

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Mongi Hamdi est ancien ministre tunisien des Affaires étrangères et ancien envoyé spécial du Secrétaire Général des Nations Unies au Mali et chef de la Mission de maintien de la paix au Mali.

Le président de la République tunisienne Béji Caïd Essebsi au Parlement suisse, à Bern, le 18 février 2016. © Peter Schneider/AP/SIPA

Plus de cinq ans se sont écoulés depuis l'éclatement de la révolution pour la liberté, la dignité et le travail. Le bilan n'est guère enthousiasmant.

Le nombre des demandeurs d’emploi n’a pas régressé, les investisseurs boudent la Tunisie pour des considérations sécuritaires et sociales, un nombre important de ceux qui s’y trouvaient ont préféré chercher d’autres destinations plus attrayantes et mieux sécurisées. Nonobstant les efforts, les capacités de l’État s’amenuisent de jour en jour comme une peau de chagrin du fait d’un surendettement aux multiples servitudes et de la raréfaction des sources de financements traditionnelles.

Que faire et comment aider la Tunisie et lui permettre de redonner espoir à ses nombreux jeunes en proie aux recruteurs terroristes ? Le mot a été lancé par le président de la République ces derniers jours. Outre un gouvernement fort, rassembleur et au fait des maux, des disparités, voire des clivages dont souffre le pays, c’est  d’un véritable plan Marshall dont a besoin la Tunisie. Un plan à trois volets, économique, social et sécuritaire.

Il ne s’agit plus de colmater les brèches, même par des interventions ciblées, mais d’entamer au plus vite une véritable action en profondeur qui touchera tous les secteurs avec un ordre de priorité et un objectif majeur, celui de mettre en valeur une jeunesse méritante.

Je propose l’organisation de deux forums de soutien et de lancement du plan Marshall

Pour déblayer le terrain et y parvenir, je situe personnellement la problématique à trois niveaux :

– Tout d’abord il serait indispensable, voire capital, de rassurer nos hommes et femmes d’affaires et nos partenaires occidentaux et arabes et de les mettre en confiance. À cet effet, je propose l’organisation de deux forums de soutien et de lancement du plan Marshall. L’un occidental que la Tunisie abriterait, et le deuxième qui se tiendrait dans un pays du Golfe, sous le haut patronage d’un pays de cette région pour sensibiliser les États concernés à l’importance de notre plan Marshall, afin de prémunir une jeunesse de plus en plus désespérée et qui risque de sombrer dans les idées dévastatrices des groupes prônant le terrorisme comme seul moyen d’expression. Fort de mon expérience avec les pays du Golfe, je peux affirmer qu’ils n’éprouvent envers notre pays que du respect. Ils attendent des gestes et des signaux « gagnant-gagnant » de notre part.

– Élaborer à l’échelle nationale une feuille de route pour fixer les objectifs de la prochaine étape loin de toute démagogie et de tout amateurisme. Le pays a besoin de se relever. Il a grandement besoin d’une croissance inclusive qui permettrait à tous les Tunisiens de bénéficier des dividendes de la stabilité politique et sociale et du développement tous azimuts. Il faut se départir des anciennes pratiques qui favorisaient une frange sociale tunisienne aux dépens d’une majorité exclue des retombées d’une croissance économique qui fut assez soutenue (4 à 5% annuellement).

À cet effet, je propose des solutions à court terme : (1) création rapide des emplois par le biais des micro-crédits accordés aux jeunes pour mettre sur pied des projets viables à leur propre compte (menuiserie, mécanique auto, plomberie, électricité, etc.), (2) redressement de la balance commerciale. Nous devrions prendre des décisions temporaires pour limiter, voire interdire, l’importation d’un certain nombre de produits considérés non nécessaires ; (3) lutte contre la mafia économique ; (4) lutte contre la corruption; (5) soutien aux entreprises sociales ; (6) amélioration des contrôles des prix ainsi que des circuits de distribution ; et (7) amélioration de la stratégie antiterroriste.

À moyen et long termes, je propose: (1) une mise en valeur de la formation professionnelle ; (2) la mise en place d’un plan de solidarité économique et sociale pour chaque région, élaboré en consultation étroite avec les cadres de la région, visant à améliorer la vie quotidienne des citoyens, y compris dans les domaines de la santé, la culture et l’éducation ; (3) la mise en place d’une commission régionale dans chaque gouvernorat pour accélérer et suivre la mise en œuvre des projets publics; et (4) révision du système fiscal.

Je propose également que les organisations syndicales et patronales soient associées à toutes les actions envisagées afin que la trêve des revendications soit assumée collégialement et que salariés et patrons se partagent équitablement les retombées de toute démarche visant le redémarrage de l’économie tunisienne. C’est cela ce que j’appelle l’approche patriotique du sauvetage de la Tunisie. Tout le monde contribue, tout le monde participe, tout le monde met la main à la pâte. Par ailleurs et pour faire sortir le pays de sa torpeur et aussi de sa léthargie, je suggère qu’un effort particulier soit déployé au niveau de la propreté du pays car tout le monde tirera profit de ce nouvel environnement propre et attractif pour les citoyens et les visiteurs.

Nous devrions rappeler à nos partenaires européens que la sécurité de l’Europe passe par la Tunisie

– Enfin, l’aspect sécuritaire doit figurer sur le haut de la liste de nos priorités. Le terrorisme et ses conséquences néfastes à tous les niveaux ne sont plus une forme de l’esprit mais un vécu inquiétant qui inhibe toute action de développement et d’investissement. La Tunisie seule ne pourra jamais juguler ou endiguer ce fléau dévastateur. La bonne volonté, la détermination et la disponibilité sans faille, sans complaisance et sans compromission des forces armées et de sécurité tunisiennes existent mais ne suffisent pas. Le pays a besoin de matériel sophistiqué pour protéger ses frontières. Le plan Marshall devra comporter et tenir compte de l’aspect sécuritaire, qui demeure une donnée incontournable pour notre pays. Nous devrions rappeler à nos partenaires européens que la sécurité de l’Europe passe par la Tunisie.

En définitive, la Tunisie résistera, se lèvera et redémarrera. J’ai l’intime conviction que le peuple tunisien dont l’histoire est plusieurs fois millénaire sortira victorieux de toutes les épreuves auxquelles il fait actuellement face grâce à ses compétences, femmes et hommes, et grâce à sa bravoure et son attachement indéfectible aux idéaux d’une humanité tolérante et solidaire.

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