Diplomatie

L’Iran resserre ses liens avec l’Afrique de l’Ouest

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammed Javad Zarif, à Téhéran en février 2016 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Le chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif, effectue depuis dimanche une visite de six jours en Afrique de l’Ouest. Accompagné d’une importante délégation d’investisseurs et représentants d’entreprises iraniennes, il a débuté sa visite par le Nigeria, avant de se rendre au Ghana puis en Guinée et au Mali.

Vers une plus grande coopération commerciale et sécuritaire avec Abuja

Arrivé dimanche à Abuja, le ministre des affaires étrangères iranien a rencontré son homologue nigérian Geoffrey Onyeama. Celui-ci a déclaré que le Nigeria, dans sa volonté de rendre son économie moins dépendante aux hydrocarbures, pouvait s’inspirer de l’Iran comme un modèle de diversification.

Javad Zarif a quant à lui souligné qu’au-delà des relations bilatérales, les deux pays pouvaient coopérer à travers des organisations telles que l’OPEP et le Mouvement des non-alignés.

Le chef de la diplomatie iranienne a également été reçu par le président Buhari, qui a félicité l’Iran pour le succès des négociations avec les États européens et les États-Unis pour le développement de son programme nucléaire, et la levée des sanctions contre le pays. Selon un communiqué de son ministère, Mohammad Javad Zarif a également exprimé son souhait de coopérer avec Abuja dans la lutte contre Boko Haram « ainsi que les autres groupes terroristes ennemis des nations iranienne et nigériane ».

Opération séduction après une série de ruptures diplomatiques

Cette visite est la troisième de l’Iran sous le président Hassan Rohani sur le continent, et la première depuis l’éclatement de la crise diplomatique entre l’Arabie Saoudite et l’Iran en janvier dernier, après l’exécution d’un cheikh chiite saoudien et l’attaque contre l’ambassade saoudienne à Téhéran par des manifestants anti-saoudiens.

Les pays africains avaient alors été appelés à affirmer leur position entre les deux grandes puissances du Moyen-Orient, Riyad ayant fait pression pour rallier des amis au sein de sa coalition dans la guerre au Yémen.

Un dilemme qui a donné lieu a des surprises amères pour Téhéran : le Soudan, (de même que l’Érythrée, Djibouti et la Somalie), a en effet décidé de tourner le dos à son allié historique iranien pour s’allier à la pétromonarchie wahhabite, dont les promesses d’investissements ont sans doute pesé dans le choix du président Omar el-Béchir.

Le « besoin d’Afrique » de l’Iran : une réaffirmation du pays à l’international

Cette situation a révélé à l’Iran que la solidité de ses relations avec le continent était loin d’être acquise. En mars dernier, Hossein Amir-Abdollahian, le vice-ministre iranien des affaires étrangères en charge des affaires arabo-africaines, a ainsi annoncé la volonté de son gouvernement de « mettre à jour » sa stratégie envers les pays africains.

Un intérêt qui n’a pas toujours été des plus vifs, souligne Clément Therme, chercheur à l’International Institute for Strategic Studies (IISS) : « Les relations de l’Iran avec le continent africain datent d’avant la révolution islamique de 1979. Sous le Shah, l’Iran avait l’ambition de devenir une puissance globale axée sur l’Océan Indien. Après la révolution, les priorités se sont tournées vers le conflit israélo-palestinien, menant à un certain désintérêt pour l’Afrique », explique-t-il.

Le besoin d’Afrique de l’Iran est avant tout un besoin d’équilibre et de soutien pour pouvoir peser à l’international

Et de poursuivre : « Si, avec l’ancien président Ahmadinejad, on était ensuite dans une logique de coopération entre les pays du Sud contre l’impérialisme occidental (un principe inscrit dans la constitution du pays), aujourd’hui la présidence de Rohani change la donne : sa priorité est l’apaisement des tensions avec l’Occident et la recherche de nouveaux alliés. Dans ce contexte, le besoin d’Afrique de l’Iran est avant tout un besoin d’équilibre et de soutien pour pouvoir peser à l’international après la levée des sanctions contre le pays. »

Il faut donc voir cette visite comme le fruit de la stratégie du président Rohani, soucieux de contrecarrer l’influence non plus d’Israël mais de l’Arabie Saoudite sur le continent. Pour le chercheur, il n’est pas étonnant que le pays se tourne vers un partenaire comme le Nigeria, « une puissance pétrolière islamique présentant des atouts économiques indéniables pour l’Iran ».

Entre diplomatie et prosélytisme

Mais il ne faut pas oublier le rôle des autorités religieuses iraniennes, qui gardent un œil sur la capacité d’influence de la République Islamique d’Iran dans les pays musulmans d’Afrique. « La politique étrangère iranienne, explique Clément Therme, a une dimension prosélyte importante. En effet, si le président dispose d’une marge de manœuvre et représente la diplomatie officielle de l’Iran, il n’est qu’un pôle de décision parmi d’autres, au sein d’un système théocratique complexe placé sous l’autorité des Gardiens de la révolution, eux-mêmes dirigés par le Guide suprême ».  

Au Nigeria, la dimension religieuse des ambitions iraniennes à l’international pose problème. Les deux pays étaient récemment en proie à de vives tensions au sujet de l’arrestation du cheikh chiite Ibrahim Zakzaky, chef du Mouvement Islamique du Nigeria (NMI), groupe religieux ayant vu le jour peu après la révolution iranienne de 1979, que les autorités nigérianes accusent d’être financé par l’Iran.

En décembre 2015, le cheikh a été arrêté par l’armée nigériane après deux jours d’affrontements qui auraient coûté la vie à 300 victimes chiites, selon l’ONG Human Rights Watch. L’Iran avait alors condamné les agissements des troupes nigérianes et fait pression à plusieurs reprises pour la libération du leader chiite, toujours détenu à ce jour.

Ce n’est pas parce qu’un facteur pose problème qu’on ne peut pas s’entendre sur le reste

Malgré ces dissensions, les deux pays restent prêts à intensifier leurs liens. « Ce n’est pas parce qu’un facteur pose problème qu’on ne peut pas s’entendre sur le reste. C’est particulièrement vrai pour la diplomatie iranienne, qui appelle à la dissociation entre ses différentes sphères hiérarchiques aux objectifs parfois contradictoires », indique Clément Therme. 

Vers une série de partenariats solides ?

Si la tournée africaine de l’Iran revêt un caractère politique certain, Mohammad Javad Zarif et sa délégation d’hommes d’affaires sont aussi là pour renforcer les partenariats commerciaux sur le continent.

En avril dernier, c’était avec l’Afrique du Sud (avec laquelle l’Iran entretient des liens étroits, datant du soutien apporté par la République Islamique à l’ANC durant l’Apartheid) que Rohani signait des protocoles d’accords à l’issue de la visite de Jacob Zuma à Téhéran, avec pour objectif d’ « augmenter les échanges commerciaux non-pétroliers à un milliard de dollars d’ici 2020 ».

L’Iran n’offre pas un potentiel économique très intéressant pour le moment

Mais si Téhéran entend bien profiter de la levée des sanctions pour intensifier ses échanges en Afrique, pour Clément Therme, il serait précipité de dire que l’Iran est prête à y amorcer des partenariats solides : « il peut y avoir des coopérations commerciales ponctuelles, mais l’Iran n’offre pas un potentiel économique très intéressant pour le moment, notamment au vu des projets de développement qui se sont révélés décevants dans le passé, comme on a pu le voir au Sénégal par exemple… »

L’Iran avance donc à petits pas en Afrique, mais a encore un long chemin devant elle pour consolider ses attaches sur le continent.

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