Société

Mariage des enfants : les dirigeants africains doivent agir dès maintenant

Mis à jour le 28 janvier 2015 à 16:11
Desmond Tutu et Nyaradzayi Gumbonzvanda

Par Desmond Tutu et Nyaradzayi Gumbonzvanda

L’archevêque émérite Desmond Tutu est l’ancien président de The Elders et le co-fondateur de Filles, pas épouses : le partenariat mondial pour la fin du mariage des enfants. Nyaradzayi Gumbonzvanda est l’Ambassadrice de bonne volonté de l’Union africaine pour la campagne visant à mettre fin aux mariages précoces et forcés et la secrétaire générale de la YWCA mondiale.

Les dirigeants africains ont mis l’autonomisation des femmes et le développement en tête des questions à l’ordre du jour du Sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba. Pour cela, il convient de les en féliciter. Néanmoins, peu de dirigeants ont énoncé comment ces questions se traduiront de manière concrète. Nous aimerions très respectueusement leur faire une suggestion. La mise en œuvre de plans d’action nationaux pour mettre fin au mariage des enfants permettrait l’autonomisation de millions de filles et de femmes et supprimerait un obstacle important sur le chemin vers la prospérité et le bien-être de notre continent.

Il n’est plus à démontrer que l’Afrique subsaharienne a l’un des taux de mariage des filles les plus élevés au monde. Parmi les 20 pays ayant les taux de prévalence les plus élevés, 15 sont en Afrique. Les trois premiers sont le Niger (76%), la République centrafricaine et le Tchad (tous deux 68%). Ces unions sont contraires à deux conventions des Nations unies et à la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant. Elles enfreignent la loi dans presque tous les pays africains. Pourtant, dans l’ensemble, 40 pour cent des femmes en Afrique subsaharienne ont été mariées étant enfant – environ un quart de celles-ci avant l’âge de 15 ans.

40 pour cent des femmes en Afrique subsaharienne ont été mariées étant enfant – environ un quart de celles-ci avant l’âge de 15 ans.

Le mariage des enfants n’est pas lié à une religion ou une origine ethnique. Il se produit chez les chrétiens, les musulmans, les hindous et dans de nombreux autres groupes ethniques et religieux. Nous avons rencontré des imams et des prêtres qui prêchent contre le mariage des enfants, et des dirigeants laïcs qui le défendent. Deux grands facteurs du mariage des enfants sont la pauvreté et la tradition – qui se manifeste souvent sous la forme d’une pression sociale à laquelle il est dur de résister. Il est aussi profondément enraciné dans la faible valeur sociale accordée aux filles, qui sont souvent perçues comme un fardeau ou une marchandise.

Les filles mariées sont plus exposées aux rapports sexuels forcés et à la violence domestique que celles qui ne sont pas mariées.

Dans de nombreuses sociétés, le mariage peut aussi être considéré comme une option plus sûre pour les filles, afin de les protéger du viol ou d’agressions sexuelles. En fait, c’est tout le contraire. Les filles mariées sont plus exposées aux rapports sexuels forcés et à la violence domestique que celles qui ne sont pas mariées. Les complications pendant la grossesse et l’accouchement sont la cause majeure de décès chez les filles âgées de 15 à 19 ans, un fait dramatique qui n’est pas suffisamment connu. Du fait que très peu de filles mariées restent à l’école, le mariage des enfants perpétue également l’analphabétisme et la pauvreté, et constitue un obstacle à leur autonomisation.

>> Pour aller plus loin : découvrez le site internet du partenariat "Filles pas épouses"

C’est seulement au cours de ces dernières années que le monde a pris conscience de l’ampleur et l’impact du mariage des enfants. Aujourd’hui, dans le monde, quelque 700 millions de femmes se sont mariées étant des filles. Il s’agit d’un énorme gaspillage de capital humain que nous ne pouvons pas ignorer.

Au fur et à mesure que plus de données sont collectées, les dirigeants africains commencent à prendre conscience de l’ampleur du problème. Ils se rendent compte que les politiques et les interventions qui aident les filles à finir leurs études et qui retardent leur mariage peuvent offrir d’importants avantages en matière de développement et renforcer les plans économiques nationaux. 

Cependant, les dirigeants doivent aussi comprendre que c’est maintenant qu’il faut agir. Bien que le mariage des enfants diminue peu à peu, les progrès sont bien trop lents. Si nous n’accélérons pas le processus de changement, du fait de la croissance de la population le nombre d’enfants mariés en Afrique pourrait doubler d’ici 2050.

Plusieurs pays africains sont passés à l’action. Le gouvernement égyptien a élaboré une stratégie nationale pour prévenir le mariage des enfants et promouvoir la santé et les droits sexuels et reproductifs des jeunes. L’Éthiopie a inclus l’élimination des pratiques traditionnelles nocives telles que le mariage des enfants dans son plan de transition national pour atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire d’ici 2025. En 2013, la Zambie a lancé une campagne nationale de trois ans contre le mariage des enfants, menée par le Ministre des chefs et des affaires traditionnelles. Autant en Éthiopie qu’en Zambie, les gouvernements reconnaissent la nécessité d’élaborer des stratégies nationales globales visant à mettre fin au mariage des enfants.

Autant en Éthiopie qu’en Zambie, les gouvernements reconnaissent la nécessité d’élaborer des stratégies nationales globales visant à mettre fin au mariage des enfants.

De même, les Premières dames d’Afrique engagées contre le VIH/sida exhortent constamment les dirigeants du continent à revoir l’âge du mariage et à l’établir à 18 ans pour les filles, ainsi qu’à engager une série de politiques qui leur fournirait l’éducation sexuelle, l’autonomisation et les droits auxquels elles peuvent prétendre. Sans oublier l’Union africaine qui a lancé une campagne sur deux ans encourageant tous les gouvernements africains à élaborer des stratégies nationales de sensibilisation et à aborder les effets nocifs du mariage des enfants.

Nous avons présenté là quelques pays et institutions dont les dirigeants ont fait preuve de vision et de courage dans la lutte contre le mariage des enfants. Malheureusement, ils sont relativement peu nombreux.

Alors que nous commençons l’année 2015, nous appelons tous les dirigeants africains à faire le meilleur investissement possible pour l’avenir. L’élaboration et l’exécution de plans nationaux d’action pour mettre fin au mariage des enfants, comprenant la protection des droits des filles, l’application ou, si nécessaire, la réforme de la loi, le soutien des filles pour qu’elles restent à l’école et le travail pour convaincre les familles et les communautés des avantages de retarder le mariage, permettra de largement rentabiliser leurs investissements.

Si nous voulons un continent prospère et en bonne santé et où règne l’égalité des chances, nous devrons exploiter les talents de toute la population. Les filles comme les garçons ont le droit d’y contribuer et ont beaucoup à offrir. N’étouffons pas leur potentiel – permettons-leur de s’épanouir, de grandir, et d’entraîner ce magnifique continent avec eux.