Société

Pape François : révolution au Vatican…

Mis à jour le 26 janvier 2015 à 09:54

Le pape François a déclenché dans l’Église catholique une vague de réformes qui, par leur ampleur, évoquent la perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev ou le New Deal rooseveltien. C’est en tout cas l’avis de Marco Politi, auteur d’un livre à succès sur le sujet. Interview.

Décrypteur de l’actualité de l’Église catholique depuis près de quarante ans, le journaliste italien Marco Politi a connu cinq papes, de Paul VI à François. Longtemps correspondant de La Repubblica au Vatican, puis cofondateur du journal Il Fatto Quotidiano en 2009, il vient de publier François parmi les loups, qui analyse le vent nouveau qui souffle sur le Vatican et les oppositions que le pape élu en mars 2013 rencontre pour mener à bien ses réformes.

Jeune Afrique : Avez-vous été surpris par l’élection de l’Argentin Jorge Bergoglio ?

MARCO POLITI : Début 2013, l’Église se trouvait dans un cul-de-sac après une série de crises à répétition et de tensions tous azimuts : avec le monde musulman, les juifs, les traditionalistes, les progressistes et même les scientifiques. De nombreux évêques avaient le sentiment qu’elle n’était pas gouvernée et voulaient changer la donne. Comme tout le monde, j’ai été surpris par l’élection de Jorge Bergoglio, qui avait pourtant récolté de nombreuses voix lors du conclave de 2005 – lequel porta Joseph Ratzinger sur le trône de Pierre. J’étais toutefois convaincu que la tendance réformiste avait le vent en poupe et ne croyais pas du tout à l’élection du favori, Angelo Scola, archevêque de Milan et proche de Benoît XVI.

>> Lire aussi : le calendrier du pape François pour 2015

Le pape François a-t-il changé la fonction papale ?

Indiscutablement. Il ne veut pas être un "pape-icône" inaccessible, mais un pasteur, quelqu’un qui parle aux hommes et aux femmes de son temps, en les prenant tels qu’ils sont et non tels que l’Église voudrait qu’ils soient. Il a aussi changé profondément la manière de gouverner l’institution. François est viscéralement attaché à la collégialité instituée par le concile Vatican II (1962-1965) mais jamais vraiment entrée dans les moeurs. Il a donc mis en place le C8, un groupe d’archevêques venant de tous les continents, parmi lesquels le cardinal kinois Laurent Monsengwo, qui y représente l’Afrique.

Au sein de cette équipe de travail, le pape ne compte pas que des amis, car il veut que toutes les tendances y soient représentées. Il accorde aussi une importance majeure au synode, qui permet la consultation des représentants de l’Église et des mouvements catholiques à travers le monde. Et il veut que la curie soit au service de tout cela, et non plus une sorte d’état-major général du catholicisme. Ce que François a lancé est une révolution comparable à la perestroïka de Gorbatchev [en URSS] et au New Deal de Roosevelt [aux États-Unis].

Le pape est populaire, mais il suscite des résistances au sein de la curie et du clergé…

Quand on entreprend de démocratiser une institution vieille de deux mille ans, il faut s’attendre à ce genre d’opposition. Dès l’élection de François, le cardinal français Roger Etchegaray l’avait averti qu’en dépit de sa forte popularité il allait très vite se retrouver au pied du mur.

Qui sont les "loups" qui menacent François dont vous parlez dans votre livre ? Sont-ce ceux qui ont mené la fronde lors du dernier synode sur la famille, en octobre 2014 ?

Oui, ce sont eux. Les opposants au pape viennent des deux Amériques et d’Europe. Fin septembre 2014, juste avant le synode, un groupe de cinq cardinaux emmenés par l’Américain Raymond Burke ont cosigné un texte hostile au cardinal Walter Kasper. Avec l’appui du pape, ce théologien allemand proposait une solution pour permettre aux divorcés remariés de communier et mettait en avant certains éléments positifs dans les couples homosexuels.

Burke – avec le soutien de Marc Ouellet, primat du Canada, de l’Australien George Pell, secrétaire pour l’économie et membre du C8, de l’Allemand Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi – et Angelo Scola ont en réaction affirmé l’impossibilité de faire évoluer l’Église sur ces sujets. Et ils ont intitulé leur texte Demeurer dans la volonté du Christ – comme si leurs contradicteurs, au premier rang desquels le pape, étaient en dehors ! Ces prélats conservateurs ont reçu un certain nombre de soutiens, ceux par exemple de Francis George, archevêque de Chicago, de l’Italien Camillo Ruini ou de Jozef Michalik, qui présidait la conférence épiscopale polonaise.

Parallèlement à ces réticences, une véritable campagne de délégitimation de François est en cours sur internet. Elle est l’oeuvre notamment de blogueurs et de sites traditionalistes qui dénoncent son populisme, sa démagogie, sa volonté d’attenter à la sacralité du magistère catholique.

Quel est le poids de ces oppositions ? François va-t-il être dévoré par les "loups" ?

Le poids de ces opposants est tel qu’ils ont à l’issue du synode de 2014 réussi à empêcher la publication des passages contestés sur l’homosexualité et les divorcés remariés. Mais le synode a aussi permis au pape d’engager le dialogue. Les sujets contestés vont être rediscutés au niveau local, après quoi un nouveau synode se tiendra au mois d’octobre. Les amis de François regrettent qu’il n’ait pas coupé davantage de têtes, qu’il ait trop tardé à réformer la curie. Ils craignent un enlisement…

La vérité est que François est patient, qu’il ne veut forcer la main à personne, mais qu’en bon jésuite il sait où il veut mener son troupeau. J’ai intitulé mon livre François parmi les loups en référence à saint François d’Assise, qui, par la douceur et grâce à sa bonté, réussit à apprivoiser le loup de Gubbio, qui terrorisait une région entière. La tâche ne sera pas facile, mais le pape est, lui aussi, parfaitement capable d’apprivoiser les "loups". Au Vatican et ailleurs.

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Propos recueillis par Christophe Le Bec

François parmi les loups, de Marco Politi, traduit en français par Samuel Sfez, éd. Philippe Rey, 283 pages, 18 euros