Société

Burundi : HRW dénonce la torture du Service national de renseignement (SNR)

Human Rights Watch (HRW) a publié jeudi un rapport accablant sur la torture au Burundi. Les autorités de Bujumbura continuent de démentir toutes les allégations de l’ONG.

Mis à jour le 7 juillet 2016 à 16:16

Deux soldats soupçonnés d’avoir pris part à la tentative de coup d’État contre Nkurunziza, le 16 mai 2015 à Bujumbura. © Jerome Delay / AP / SIPA

Dans un rapport publié le 7 juillet, Human Rights Watch accuse des agents du Service national de renseignement (SNR) burundais d’avoir « torturé et maltraité des dizaines d’opposants ». Selon l’ONG, « des membres de la police et de la ligue des jeunes du parti au pouvoir – les Imbonerakure – ont également commis de graves abus ».

Ces accusations ne datent pas d’hier : voilà des années que HRW dénonce, témoignages à l’appui, les méthodes du SNR, le bras armé le plus zélé du régime Nkurunziza, et pointe du doigt le rôle joué dans la répression par les Imbonerakure, considérés comme une milice au service du pouvoir. D’autres rapports évoquent les mêmes abus. L’ONU a notamment recensé 651 cas de torture au Burundi entre avril 2015 et avril 2016.

Ainsi selon HRW, « les cas de torture et de mauvais traitements semblent s’être de plus en plus généralisés, et les techniques de torture semblent être de plus en plus brutales (…) S’il est difficile de déterminer l’ampleur exacte des abus, le nombre de personnes torturées par des agents du SNR à travers le pays est très probablement bien plus élevé que le nombre de cas documentés par Human Rights Watch ».

Ils ont versé du plastique fondu sur eux, ont noué des cordes autour des parties génitales des hommes, et leur ont envoyé des décharges électriques…

Dans son rapport, l’ONG détaille quelques-unes des techniques employées par les agents du renseignement pour faire parler – ou simplement pour punir – les sympathisants présumés de l’opposition. Celles-ci rappellent les méthodes employées par la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) au Tchad dans les années 1980, qui ont valu à Hissène Habré d’être condamné à la prison à vie le 30 mai dernier à Dakar. « Ils ont frappé des détenus à coups de marteau et de barres en acier, telles celles utilisées dans la construction, leur ont planté des barres en acier aiguisées dans les jambes, ont versé du plastique fondu sur eux, ont noué des cordes autour des parties génitales des hommes, et leur ont envoyé des décharges électriques », précise HRW.

Témoignages glaçants

Parmi la quarantaine de victimes interrogées par l’ONG ces trois derniers mois, l’un d’eux a raconté qu’un agent du SNR lui avait fracassé les os des jambes à coups de marteau. Un autre a affirmé qu’un agent l’avait interrogé alors même qu’un Imbonerakure versait du plastique fondu sur lui. Un troisième témoin a expliqué s’être fait arracher une dent avec une tenaille par un policier. « Il a dit qu’il m’arracherait une dent chaque jour jusqu’à ce que j’avoue que je travaillais pour les droits de l’homme. J’avais tellement mal, et il y avait beaucoup de sang », a-t-il déclaré.

HRW publie plusieurs témoignages, dont celui d’un chauffeur de taxi qui a vécu un calvaire en mars dernier : « Ils m’ont attaché les bras dans le dos et m’ont lié les jambes, puis ils ont attaché mes jambes à mes mains. Il y avait un clou dans le mur, et à cause de la corde [autour de moi] j’étais suspendu comme un sac à un porte-manteau. Ils m’ont battu, et m’ont blessé à la tête et au bras à coups de baïonnette. Ils m’ont dit de rendre les armes. (Plus tard), un agent m’a mené à un caniveau et m’a obligé à me mettre à plat ventre, puis il m’a frappé avec un gros bâton sur les pieds et les fesses. Ensuite une autre personne est venue verser un liquide sur moi. J’ai eu l’impression de brûler. Je les ai suppliés de me tuer. Ils ont dit : ‘Toi, tu es un criminel, tu vas mourir lentement.’ »

Prisons clandestines ?

Un autre chauffeur de taxi a expliqué avoir été arrêté et battu par des Imbonerakure dans une province du nord du pays, début 2016 : « Ils m’ont sauté dessus, m’ont saisi par la ceinture, un de chaque côté de moi. Un troisième Imbonerakure est arrivé et m’a frappé, et ils m’ont entraîné de force. J’ai dit à un policier qui se trouvait à proximité : « Tu vas les laisser me faire du mal alors que tu es là ? » Le policier a dit : « Je ne peux rien faire pour toi. » Ils se sont mis à me battre. Ils avaient tous des gourdins. Ils m’ont frappé 300 fois. (…) Pendant qu’ils me battaient, je criais fort et l’un d’eux a dit : Reka nze mbereke ! (Je vais te montrer). Ensuite la même personne est venue et a sauté sur mon ventre puis a mis des sacs en plastique et des cailloux dans ma bouche pour que je ne puisse pas crier. »

Interrogées par HRW, les autorités ont une fois de plus nié ces allégations. Le ministre de la Sécurité publique, Alain Guillaume Bunyoni, l’un des hommes de confiance de Pierre Nkurunziza, considéré comme un dur, a assuré qu’il était « impensable que de tels actes soient commis par des policiers » et a nié le rôle prêté aux Imbonerakure. Mais la défense du régime burundais ne tient plus guère face à la multiplication des témoignages et des accusations. Un membre de la mission d’observation des droits de l’Homme envoyés au Burundi par l’Union africaine indique à Jeune Afrique que « les cas de torture ne font aucun doute ». Il semble en outre que le SNR « dispose de prisons clandestines sur lesquelles nous ne pouvons exercer aucun contrôle ». Une hypothèse également avancée par HRW et par plusieurs sources onusiennes.

L’ONG rappelle d’ailleurs qu’en avril, la CPI a annoncé l’ouverture d’un examen préliminaire de la situation au Burundi

« Le président Nkurunziza porte la responsabilité finale des actes de torture commis par les services de renseignement nationaux et par la police, aussi il devrait prendre les mesures qui s’imposent », estime Daniel Bekele, directeur de la division Afrique de HRW. L’ONG rappelle d’ailleurs qu’en avril, la Cour pénale internationale (CPI) a annoncé l’ouverture d’un examen préliminaire de la situation au Burundi.

HRW ajoute toutefois que les violences ne sont pas l’apanage d’un seul camp, en précisant qu’une cinquantaine d’Imbonerakure auraient été tués depuis le début de la crise au Burundi et en dénonçant les « abus commis par des groupes armés d’opposition ».