Politique

Chine : la « chasse aux renards » est ouverte

Les autorités ont entrepris de pourchasser jusqu’en Europe ou en Afrique les responsables politiques et économiques convaincus de corruption. Une traque difficile ? Oui, mais extrêmement fructueuse.

Mis à jour le 30 janvier 2015 à 19:17

Dans le sud de la France, une demeure de Bo Xilai, ex-gloire montante du régime chinois. © JEAN CHRISTOPHE MAGNENET/AFP

À Pékin, la "chasse aux renards" – entendez : aux responsables corrompus – a été déclarée ouverte au mois de juillet par le ministère de la Sécurité publique. Elle est dirigée par Wang Qishan, un proche du président Xi Jinping à la réputation irréprochable, et se déroule dans le monde entier. Depuis six mois, une quarantaine d’inspecteurs de choc traquent les auteurs de détournements de fonds.

Leurs investigations les ont par exemple conduits jusqu’à une luxueuse villa de deux étages à la façade ornée de bougainvillées sise sur les hauteurs de Cannes, dans le sud de la France. Le bâtiment, dont la valeur est estimée à 8,5 millions d’euros, appartient en effet à une ex-étoile montante du régime, l’ancien ministre du Commerce Bo Xilai, qui, condamné pour corruption, purge une peine de réclusion à perpétuité.

Les enquêteurs sont également parvenus à remonter jusqu’à Wang Guoqiang, l’ancien patron de la province du Liaoning (Nord-Est), qui, avec femme et enfant, coulait des jours tranquilles aux États-Unis après avoir siphonné dans les caisses du Parti communiste chinois (PCC) plus de 32 millions de dollars (27 millions d’euros). Surnommé Big Cash par les médias, Wang a été extradé le 23 décembre et a passé Noël en prison.

Au total, cette battue planétaire a déjà conduit à l’arrestation d’une soixantaine d’ex-cadres du PCC, à l’extradition d’environ cinq cents hauts responsables planqués à l’étranger et à l’arrestation de soixante-quatorze ex-patrons de grandes entreprises publiques. Soixante pays ont conclu avec la Chine des accords d’extradition, parmi lesquels l’Australie, le Canada, l’Afrique du Sud et la France. Aux États-Unis, les négociations se font au cas par cas. Cent cinquante anciens responsables y seraient toujours en cavale avec des comptes en banque bien garnis. Mais leurs jours sont comptés.

"En raison de divers obstacles juridiques et des différences entre les procédures judiciaires dans les pays concernés, nous sommes confrontés à des défis pratiques dans la saisie et le rapatriement des actifs", explique Liu Dong, directeur adjoint du département d’enquête sur les crimes économiques du ministère. Traduction : la Chine doit négocier pied à pied pour récupérer ses dollars.

>> Lire aussi : Chine : corruption et cocotiers

La répartition des fonds saisis : cinquante-cinquante

La France s’emploie en ce qui la concerne à localiser et à geler les actifs transférés sur son territoire, biens immobiliers, épargne bancaire ou autre. "Dans chaque cas, nous négocierons avec nos interlocuteurs la répartition des fonds saisis", assure Robert Gelli, directeur du département des affaires pénales au ministère français de la Justice. Le plus souvent, c’est cinquante-cinquante.

Les vingt et un pays de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (Apec) se sont quant à eux engagés, en octobre 2014 à Pékin, à "refuser de fournir un asile à ceux qui ont commis des actes de corruption". "Nous, économies de l’Apec, reconnaissons que ce phénomène entrave le développement et la durabilité économiques, menace l’équité et la sécurité de la société, sape l’autorité de la loi et mine la responsabilité gouvernementale ainsi que la confiance publique", déclare le communiqué final du sommet. Un texte a minima, mais suffisant pour que la Chine crie victoire.

Échanges d’informations, transparence financière… Tout cela est assurément louable. Sauf que cette "chasse aux renards" est menée par un organe du PCC, sans aucune supervision des autorités judiciaires. Et que, du coup, elle prête le flanc à des accusations d’abus de pouvoir et de manipulation à des fins de purge politique. L’énormité des sommes détournées pourrait par ailleurs susciter bien des convoitises. Un rapport de la banque centrale estime en effet à au moins dix-huit mille le nombre des fonctionnaires corrompus ayant quitté la Chine depuis le milieu des années 1990. Ils auraient emporté avec eux l’équivalent de 123 milliards de dollars.

>> Lire aussi : Chine, l’empire du "milieu"