Société

Wakaa : dézinguer la corruption nigériane en musique

Mis à jour le 6 juillet 2016 à 16:26
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Le spectacle musical “Wakaa” tresse des histoires d’amour, des rêves d’immigration contrariés, des manigances de pouvoir et des intrigues d’argent. © Damien Glez pour JA

La corruption aurait reculé au Nigeria, depuis l’arrivée au pouvoir du président Buhari. Tout étant relatif, dénoncer le fléau économique dans un spectacle n’est jamais de trop. Après Lagos, la comédie musicale “Wakaa” part à l’assaut du public londonien…

« La corruption et Boko Haram sont tous les deux aussi dangereux. » La citation date du mois de juin. Elle est du président de la conférence épiscopale du Nigeria, l’archevêque Mgr Ignatius Kaigama. Une pré-adolescente mariée de force à un sbire barbu d’Abubakar Shekau aurait sans doute préféré subir un petit racket policier sur le chemin de l’école. Mais la mise sur le (presque) même plan de la gangrène économique et du fléau terroriste a le mérite de traduire l’importance que les autorités politiques ou religieuses accordent au phénomène des détournements d’argent dans le pays le plus peuplé d’Afrique. C’est que le Nigeria, mastodonte économique du continent, était encore classé 136e sur 168 pays à l’indice de perception de la corruption 2015 de Transparency international.

La lutte contre la corruption, promesse de Muhammadu Buhari

En accédant au pouvoir en mai 2015, Muhammadu Buhari ne s’y est pas trompé. Un bâton dans une main et une carotte dans l’autre, le régime affirme traquer la mal-gouvernance partout où elle s’insinue. Selon les statistiques officielles, en un an, 10 milliards de dollars auraient déjà été arrachés des mains des impudents corrupteurs…

S’attendre à prendre des roustes

Deux précautions valant mieux qu’une, il appartient à chaque citoyen de ne pas s’assoupir à l’ombre du volontarisme gouvernemental. Comment contribuer alors à l’éradication du terrorisme économique, sinon en résistant aux sirènes du gain facile ou à la pression de ses adeptes ? Par la satire, sans doute, même si les journalistes ont souvent payé le prix fort. Par la chanson engagée, même s’il faut, là aussi, s’attendre à prendre des roustes. Il y a quelques jours, le chanteur Ado Dahiru Daukaka lançait le titre “Gyara Kayanka” qui signifie « mettez un peu d’ordre chez vous » en langue hausa. Il y dénonce la corruption de parlementaires du nord-est du Nigeria. Pendant cinq jours, l’artiste disparut des écrans radars avant d’être libéré, le 29 juin, par des individus non identifiés.

Une comédie musicale qui dépeint une société nigériane défectueuse

Satire et chant : pourquoi ne pas les combiner dans un spectacle efficace, répondant ainsi aux mauvaises notes des classements par les douces notes des chansons ? Comme le dramaturge français Molière glissait jadis, sous les interstices de ses personnages, les travers des faquins du pouvoir, une comédie musicale dépeint aujourd’hui les défectuosités de la société nigériane. Reprenant notamment les rythmes afrobeat dont Fela Kuti avait fait une artillerie anti-autocrates, le spectacle musical “Wakaa” tresse des histoires d’amour, des rêves d’immigration contrariés, des manigances de pouvoir et des intrigues d’argent. Tous les critiques artistiques soulignent, dès les premières lignes, la manière dont le thème de la corruption y est judicieusement traité.

Lutter contre la corruption en chanson

C’est le parcours de quatre jeunes adultes, tout juste sortis de l’université, qui permet à l’auteure Bolanle Austen-Peters de tracer, en plus de deux heures, le portrait d’une société minée par les dysfonctionnements économiques. Le public ne s’y est pas trompé. Après avoir rassemblé plus de 9.000 spectateurs au centre culturel “Terra Kulture”, à Lagos, en décembre, Wakaa décroche déjà son premier Graal : être monté au Shaw Theatre, du 21 au 25 juillet, à Londres, capitale de l’ancienne puissance colonisatrice mais aussi capitale européenne de la comédie musicale. C’est une première pour un spectacle musical nigérian. Alors que le Premier ministre David Cameron qualifiait, en mai dernier, le Nigeria de « pays fantastiquement corrompu », les représentations de ce spectacle sont l’occasion d’accorder une résonance internationale à la lutte contre la corruption dans le géant africain. Il paraît que tout passe mieux en chansons…