Sécurité

RD Congo : comment une entreprise chinoise a armé des miliciens locaux pour exploiter de l’or à l’Est

Deux pirogues offertes par la Monusco pour la traversée de la rivière Ulindi à Shabunda, dans l'est de la RD Congo.

Deux pirogues offertes par la Monusco pour la traversée de la rivière Ulindi à Shabunda, dans l'est de la RD Congo. © Flickr/Monusco

Dans un rapport de Global Witness publié mardi, l'ONG britannique accuse la société chinoise Kun Hou Mining d'avoir financé et armé les milices Raïa Mutomboki à Shabunda. Et ce dans le but de s'assurer l'accès à des riches gisements d'or présents dans ce territoire de l'est de la RDC.

Qu’en est-il ?

Depuis des décennies, la ruée de l’or dans l’est de la RD Congo ne profite ni à l’État ni aux populations locales. À en croire Global Witness qui a rendu public, mardi 5 juillet, son rapport intitulé « La rivière d’or », c’est une société chinoise de dragage dénommée Kun Hun Mining, implantée en septembre 2014 à Shabunda, dans le Sud-Kivu, qui a tiré ces dernières années la majeure partie des bénéfices de l’exploitation aurifère illégale dans cette partie du territoire congolais.

Dès son arrivée, « Kun Hou Mining (…) a installé quatre dragues semi-industrielles mécanisées sur la rivière Ulindi, rapporte l’ONG britannique. Avec des techniciens chinois à bord, les dragues de 25 mètres de long ont creusé le lit de la rivière, ramenant à la surface les sédiments d’or alluvionnaire via une chaîne à godets comprenant jusqu’à 60 godets de fer, dont chacun extrait du lit de la rivière du sable contenant de l’or ».

La rivière Ulindi à Shabunda, dans l’est de la RD Congo

Un déploiement d’activités qui s’est opéré en violation de la législation minière congolaise, selon Global Witness qui relève, entre autres, que la société chinoise a entamé ses dragages « près de six mois » avant son immatriculation le 27 janvier 2015 par le Guichet unique de création d’entreprise en RD Congo.

Quid de la « collaboration » entre la société chinoise et des milices locales ?

Se basant sur des témoignages recueillis sur place mais aussi sur des échanges de courriers entre miliciens locaux et certains responsables de Kun Hou Mining, Global Witness accuse la société chinoise d’avoir « payé illégalement des milliers de dollars à des individus armés se faisant appeler Raïa Mutomboki », un groupe armé actif dans le Kivu.

Kun Hou Mining a fourni des fusils d’assaut AK-47 aux miliciens Raïa Mutomboki

« Un document obtenu par Global Witness montre qu’en 2014, Kun Hou Mining a fourni des fusils d’assaut AK-47, du matériel de communication ainsi que des denrées alimentaires à quatre factions armés [de] Raïa Mutomboki », précise le rapport qui s’appuie notamment sur une lettre datant de février 2015 dans laquelle les responsables de ces milices confirment avoir reçu 4 000 dollars, des armes, 24 talkies walkies Motorola et quatre cartons de biscuits de la part de Kun Hou Mining pour « collaboration et installation » des dragues. Et ce, « afin de s’assurer l’accès à l’or de la rivière » Ulindi.

À en croire un spécialiste de groupes armés dans le Sud-Kivu, « de telles collisions entre milices et des opérateurs miniers, voire industriels, ne sont pas des cas isolés dans la région ». Selon lui, il existerait même des « combines similaires » avec des chefs coutumiers et certains membres incontrôlés de l’armée, faisant notamment allusion aux « rumeurs persistances » sur les « connexions suspectes » entre le général Sikatende, un officier congolais à la retraite, et ses hommes avec la société minière canadienne Banro.

À qui a profité cette exploitation illégale de l’or ?

Officiellement, Kun Hou Mining n’a déclaré que 12 kg d’or entre 2014 et 2015, prétextant que la majeure partie de sa production avait été pillée par les villageois en colère après la mort d’un mineur.

La majeure partie de l’or de Kun Hou Mining a été vendue illégalement

Mais les informations recueillies et recoupées par Global Witness font état d’une production de 390 kg d’or sur la même période, soit l’équivalent de 15 millions de dollars. « Kun Hou Mining aurait dû verser au minimum 300 000 dollars de taxes officielles d’exportation par an », selon l’ONG.

Si les 12 kg déclarés ont été vendus à Bukavu, puis exportés à Dubaï, « il est probable que la majeure partie de l’or de Kun Hou Mining a été vendue illégalement ».

De leur côté, « les groupes armés Raïa Mutomboki actifs sur les rives de la rivière Ulindi ont gagné jusqu’à 25 000 dollars par mois au plus fort de la ruée vers l’or », souligne le rapport, précisant que « ces revenus provenaient des taxes illégalement prélevées auprès des mineurs artisanaux (…), et ils sont distincts des montants reçus de Kun Hou Mining ».

Que répondent les autorités congolaises ?

Accusées d’avoir laissé faire, les autorités provinciales congolaises se réfugient derrière la « complexité » de l’affaire.

« Ce n’est pas une spécificité congolaise : des cas similaires existent dans plusieurs autres pays, comme la Colombie, où des groupes armés contrôlent des mines », avance une source officielle dans le Sud-Kivu contactée par Jeune Afrique.

Après plusieurs tractations, le gouvernement provincial a ordonné en juillet 2015 la cessation des activités de dragage le long de la rivière Ulindi. D’après nos informations, la société minière chinoise s’est redéployée depuis à Misisi, une autre cité du Sud-Kivu, où elle poursuit ses activités.

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