Politique

Tunisie : retard à l’allumage pour Habib Essid

Habib Essid annonçant la composition du gouvernement, le 23 janvier, à Carthage. © Ons Abid

En présentant un cabinet pas du tout à la hauteur des attentes, le Premier ministre désigné a manqué son examen de passage. Et doit rapidement réviser sa copie. Un nouveau gouvernement est attendu lundi.

"Ni compréhensible ni lisible" : le commentaire qui barrait la une du journal gouvernemental La Presse, d’ordinaire consensuel, donne la mesure de la déception provoquée par l’annonce du gouvernement de Habib Essid. Le Premier ministre désigné a manqué son examen de passage et va devoir réviser sa copie. Le vote de confiance, prévu le 27 janvier devant l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), a été reporté sine die, le temps d’engager de nouvelles concertations avec les partis politiques et d’apporter les correctifs indispensables d’ici au 5 février.

Forte de 24 ministres et de 15 secrétaires d’État, son équipe, dont la composition a été dévoilée le 23 janvier, n’était pas à la hauteur des attentes. La moitié au moins des membres du gouvernement était inconnue du grand public, à commencer par trois des quatre détenteurs des ministères de souveraineté. La nomination de Taïeb Baccouche, le secrétaire général de Nidaa Tounes (et chef de file de l’aile gauche du mouvement), aux Affaires étrangères était attendue.

Celles de Mohamed Najem Gharsalli à l’Intérieur et de Farhat Horchani à la Défense l’étaient beaucoup moins. Ancien magistrat, gouverneur de Mahdia depuis mai 2011, Gharsalli fait polémique pour sa conduite à l’époque de la dictature. La juge Kalthoum Kennou, candidate indépendante à la présidentielle du 23 novembre 2014, a ouvert les hostilités en déclarant qu’il comptait parmi les magistrats inféodés à Ben Ali. L’intronisation de Farhat Horchani à la Défense a également suscité des interrogations.

Son honneur et son parcours ne sont pas en cause, mais ce spécialiste de l’arbitrage international est novice en matière de sécurité. Jusqu’à la veille de l’annonce du gouvernement, Ghazi Jeribi, le ministre sortant, tenait la corde. Il avait eu le mérite d’engager de profondes réformes dans son département, qui ont permis à l’armée de reconquérir une partie du terrain perdu devant les terroristes du mont Chaambi. Il avait aussi fait preuve de caractère en tenant tête au président provisoire, Moncef Marzouki, quand celui-ci tentait de déstabiliser l’institution militaire.

Le parachutage de l’énarque Lassaad Zarrouk à l’Économie et aux Finances a surpris. Cet assureur, ancien directeur de la caisse nationale d’assurance-maladie, semblait avoir les qualités requises pour diriger les Affaires sociales. Le maintien à ce poste d’Ahmed Ammar Younbaï, seul membre du gouvernement Mehdi Jomâa reconduit, a été interprété comme une concession faite à l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la puissante centrale syndicale. La désignation au Tourisme de Mohsen Hassan a semé le trouble chez les professionnels et engendré les sarcasmes des internautes. Le porte-parole de l’Union patriotique libre (UPL, de l’homme d’affaires Slim Riahi) ne semble en effet pas disposer des compétences requises pour diriger ce ministère particulier.

Premier ministre issu de l’administration et libre de toute attache partisane, Essid a sans doute voulu façonner une équipe à son image.

Autre couac : la rétractation express de Karim Skik. Annoncé au ministère des Technologies de l’information et de la Communication, ce jeune entrepreneur a décliné l’offre en raison d’un possible conflit d’intérêts. Les seules bonnes surprises sont à chercher du côté de la Justice avec Mohamed Salah Ben Aïssa, agrégé de droit public et ex-secrétaire général du gouvernement entre juillet et décembre 2011, et de celui du ministère de la Femme, attribué à la militante Khadija Chérif.

Premier ministre issu de l’administration et libre de toute attache partisane, Essid a sans doute voulu façonner une équipe à son image, en confiant une majorité de portefeuilles à des "compétences indépendantes". Mais, ce faisant, il a envoyé un signal ambigu : celui d’un gouvernement sans goût ni odeur, sans colonne vertébrale et guère orienté vers les réformes. Or, après quatre années d’une interminable transition, l’économie du pays, grignotée par l’informel, minée par les grèves et les corporatismes, confrontée à un dérapage préoccupant des dépenses publiques, a un besoin urgent de changement.

Pour Yassine Brahim, le leader du parti social libéral Afek Tounes, le schéma initial du gouvernement Essid, faiblement politisé, ressemblait fâcheusement à celui en vigueur sous Ben Ali. Or, souligne-t-il, "les réformes sont rarement initiées par les gens du système, car on a toujours du mal à se remettre en cause, et c’est humain, quand on a vécu des dizaines d’années dans un tel environnement".

Engoncé dans une certaine forme de raideur, cultivant le secret et décrit par ses interlocuteurs comme assez peu enclin au dialogue et au compromis, Essid s’est mis à dos les écuries politiques dont le soutien lui était pourtant indispensable dans la perspective du vote de confiance. "Il a manqué de sens politique, constate le journaliste Anouar Moalla, et s’est aliéné pratiquement tout le monde, y compris au sein de Nidaa Tounes. Il a écarté Ennahdha sans obtenir l’adhésion du Front populaire de Hamma Hammami (extrême gauche). Et il a écarté Afek au profit des représentants de l’UPL, le parti qui symbolise l’argent sale."

Fronde des parlementaires de Nidaa

À la décharge d’Essid, l’équation à laquelle il était confronté était particulièrement difficile, pour ne pas dire vicieuse. Lui-même avait été imposé par le président Béji Caïd Essebsi, qui souhaitait une personnalité indépendante à la primature. L’étroitesse de l’assise parlementaire de Nidaa et les risques de chantage émanant des "petites" formations représentées au Parlement (UPL, Front populaire, Afek) rendaient l’appui d’Ennahdha et de ses 69 députés indispensable à la survie de son gouvernement.

Les islamistes s’étaient dits disposés à intégrer le gouvernement et à le soutenir. Mais la base ainsi qu’un bon nombre de caciques de Nidaa étaient et restent viscéralement hostiles à cette perspective de cohabitation "contre nature". Il est vrai que les modernistes ont fait campagne sur la promesse qu’aucune alliance ne serait passée avec Ennahdha. La fronde des parlementaires de Nidaa, au cours des semaines précédant la formation du gouvernement, a certainement pesé dans la balance.

Essid a été contraint d’offrir des compensations au parti majoritaire et en particulier à son aile gauche. Il a aussi été amené à faire une entorse à la règle de non-cumul entre fonctions parlementaires et charge ministérielle énoncée par le président pour mettre un frein aux surenchères et aux stratégies personnelles. Trois élus ont ainsi été cooptés au gouvernement : Saïd Aïdi (Santé), Selma Elloumi Rekik (Formation professionnelle) et Lazhar Akremi (Relations avec le Parlement). Des concessions de mauvais augure pour la suite. "Pourquoi eux et pas moi ?" semblait dire Abdelaziz Kotti, un autre député frondeur, réagissant à chaud.

Dès le milieu de la journée du 23 janvier, la surprise a laissé place à l’hostilité. Circonstance aggravante, la crise s’est développée en l’absence de Béji Caïd Essebsi, parti à Riyad pour présenter ses condoléances après le décès du roi Abdallah. Des sources proches du Palais indiquent d’ailleurs que le chef de l’État n’aurait que modérément apprécié d’avoir été placé devant le fait accompli par son Premier ministre. Dès le 24, Ennahdha annonçait qu’elle ne voterait pas la confiance. Le surlendemain, Afek et El-Moubadara, le parti de Kamel Morjane, l’imitaient. Les jeux étaient faits. Essid, qui s’était efforcé tout le week-end de rester "droit dans ses bottes" en faisant savoir qu’il n’apporterait pas de remaniements à son équipe, n’avait d’autre choix que de reprendre les consultations.

Même s’il ne faut préjuger de rien, il semblerait que l’on se dirige désormais vers un gouvernement "plus inclusif", avec, à la clé, davantage de maroquins aux représentants des partis politiques. Afek devrait y faire son entrée. Certains ministères devraient changer de titulaire (le Tourisme et peut-être l’Économie). La confirmation de Mohamed Najem Gharsalli à l’Intérieur est très incertaine. Ghazi Jeribi, recalé à la dernière minute, pourrait revenir dans le jeu. La question de la participation symbolique d’Ennahdha continue à diviser.

On imagine mal cependant le mouvement islamiste changer son fusil d’épaule et soutenir le gouvernement sans rien en échange. Les leçons à tirer de ce fiasco sont de deux ordres. Le couple de l’exécutif sort fragilisé de cette séquence. L’autorité du nouveau Premier ministre risque d’être durablement entamée, ce qui rejaillira sur le président, auquel il était censé servir de fusible. En même temps, et à condition de regarder les choses avec plus de hauteur, ces tâtonnements témoignent, une fois encore, de l’exception tunisienne. Un gouvernement ne convainc pas, on le remanie : c’est aussi cela, la démocratie !

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