Politique

Obiang, la CAN 2015 et le 5 février

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Michael Pauron est responsable de la section "Grand angle" de l'hebdomadaire. Il était auparavant responsable de la section Économie. Il suit par ailleurs l'actualité de la Guinée équatoriale.

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Michael pauron est journaliste à Jeune Afrique.

Alors que la Côte d’Ivoire célèbre la victoire de ses Éléphants, face aux Black Stars du Ghana, dimanche 8 février, un autre gagnant savoure avec malice la fin de la Coupe africaine de Nations (CAN) : Teodoro Obiang Nguema, président de la Guinée équatoriale, hôte de dernière minute de la compétition après le retrait du Maroc en novembre. D’abord sauveur de la compétition, il s’est vu félicité par le président de la Fédération internationale de football, Sepp Blatter, dès le 7 février : "Le déroulement de la compétition, les résultats obtenus, ont démontré la justesse de la décision d’organiser la CAN en Guinée équatoriale."

De quoi occulter un autre évènement qui a pourtant marqué le tournoi : les émeutes du 5 février, jour de la demi-finale entre la Guinée équatoriale et le Ghana, et qui se sont soldées par 36 blessés, selon un bilan officiel de la Confédération africaine de football (CAF). Le pouvoir a lancé une vague d’arrestations, notamment à l’encontre de mineurs, comme Patricio Mba Nsang, 13 ans. Connue pour être tenue d’une main de fer depuis 36 ans par Téodoro Obiang Nguéma, la Guinée équatoriale est en revanche moins habituée aux violences urbaines. Et pour cause : depuis l’arrivée de Francisco Macias Nguema l’année de l’indépendance, il y a 47 ans, les 800 000 habitants de ce petit pays d’Afrique centrale n’ont connu que répressions et interdictions.

Alors, que s’est-il passé le 5 février ? Faut-il y voir autre chose qu’un débordement de supporters comme il en existe tant dans le monde du football ?

Sonder l’état d’esprit des supporters de la Nzalang revient à réaliser un scanner de la politique d’Obiang. Afin de s’assurer que le public soit au rendez vous des matchs, le président a “invité” les entreprises du pays à acheter 35 000 billets. De son côté, l’État en a acquis 40 000, et a demandé à tous ses fonctionnaires de s’en procurer six par match – et de conserver le reçu comme preuve d’achat. Des Équato-guinéens de tout le pays sont ainsi venus assister aux rencontres. L’attente était d’autant plus grande. Certains jeunes, n’ayant pu entrer au stade malgré toutes ces mesures, s’en sont pris au siège de la fédération guinéenne de foot, avenue Hassan II…

Téodoro Obiang Nguéma, qui sait entretenir le culte de sa personne, distille un message clair à son peuple, et ce depuis son accession au pouvoir : la Guinée équatoriale a été une nation méprisée par le reste du monde, mais c’est aujourd’hui une nation riche, et qui gagne. Et ses efforts n’ont pas été économisés pour faire exister un pays qui vit à 95% de ses recettes pétrolières. Les pétrodollars ont notamment permis à Malabo d’intégrer plusieurs communautés internationales, comme très récemment la Communauté des pays de langues portugaises – alors qu’il n’est pas lusophone. Le patriotisme et le besoin de reconnaissance internationale sont si exacerbés qu’organiser la CAN sans la gagner, n’est tout simplement pas envisageable.

Ce nationalisme prégnant se traduit aussi par le rejet de l’autre.

Ce nationalisme prégnant se traduit aussi par le rejet de l’autre. Lorsque, dans les années 1990, les découvertes d’or noir ont fait de la Guinée un pays séduisant pour une main d’oeuvre régionale en manque d’emploi, Camerounais et Gabonais (dont les compétences dans l’industrie pétrolière étaient particulièrement prisées), sont venus en masse. Ils sont aujourd’hui des cibles faciles : les étrangers sont responsables, dès lors que quelque chose ne va pas. Le 5 février, après les affrontements au stade, une véritable chasse aux non guinéens a été lancée dans les rues de Malabo, obligeant les autorités à escorter les supporters de la CAN jusqu’à leurs hôtels.

Autre clé d’explication de cet embrasement : Teodoro Obiang Nguéma n’a que peu de considération pour ses voisins, notamment gabonais. Il trouve ces derniers arrogants et méprisants. En offrant de financer le mausolée destiné à accueillir la dépouille d’Omar Bongo Ondimba – comme on offre l’aumône -, en s’entêtant sur la question du partage des îlots de Mbanié, de Conga et de Cocotier, disputées par les deux États, et en accusant ouvertement Ali Bongo Ondimba de soutenir Severo Moto, opposant historique soupçonné d’avoir commandité un coup d’État contre sa personne en 2004, Téodoro Obiang Nguema a renforcé l’idée que le Gabonais était un ennemi de la nation. Lorsque le pauvre arbitre, gabonais justement, siffle le penalty en faveur du Ghana ce 5 février, les spectateurs équato-guinéens n’y ont vu qu’une provocation supplémentaire.

En cultivant le nationalisme, la xénophobie et le besoin viscéral de briller aux yeux du monde, Téodoro Oboang Nguema joue avec le feu. Capable de s’enflammer au moindre coup de sifflet, la jeunesse équato-guinéenne, qui n’a connu que Teodoro Obiang et ne porte pas les stigmates des années sanglantes de Macias, a ainsi prouvé qu’elle savait braver la peur de l’autorité. La vague d’arrestations qui a suivie les évènements du 5 février (jusque dans les universités où les forces de l’ordre ont été huées par les étudiants, selon l’opposition), au motif que ces jeunes auraient été manipulés par les “ennemis des progrès et de la paix du peuple de Guinée équatoriale”, dixit Obiang, illustrent une certaine fébrilité du pouvoir. La répression suffira-t-elle a contenir les frustrations ?

>> Lire aussi : retour sur les moments forts de la CAN 2015

 

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