Politique

Report des élections au Nigeria : Goodluck peut-il encore l’emporter ?

Partisans du chef de l'État, à Lagos, le 8 janvier. © Akintunde akinleye/Reuters

Organiser une élection dans un pays martyrisé par Boko Haram, une folie ? La majorité des partis en campagne ont approuvé un report de six semaines. Pas de quoi améliorer pour autant la situation sécuritaire dans le nord du pays, acquis au principal adversaire de Goodluck Jonathan, Muhammadu Buhari.

C’est son malheur, mais c’est peut-être aussi sa dernière chance. Face au nordiste musulman Muhammadu Buhari, son plus sérieux adversaire à l’élection présidentielle initialement prévue le 14 février mais reportée au 28 mars prochain, le chrétien du Sud Goodluck Jonathan, qui brigue un second mandat, a une carte étonnante à jouer : la secte islamiste Boko Haram. Menacés dans une vidéo diffusée après l’attaque de Baga, le 7 janvier, qui aurait fait près de 2 000 morts, les 15 millions d’électeurs du Nord, majoritairement musulmans et acquis à Buhari, pourraient s’abstenir d’aller aux urnes.

Et sans les États de Borno, d’Adamawa et de Yobe, qui représentent 22 % de l’électorat du pays, le candidat de l’All Progressives Congress (APC) aurait peu de chances de l’emporter.

Les bulletins de vote pourront ils être acheminés en toute sécurité ?

Quand bien même la population passerait courageusement outre l’avertissement d’Abubakar Shekau, le chef de Boko Haram, encore faudrait-il que les bulletins de vote puissent être acheminés en toute sécurité… Pis : aucune mesure n’a été prise pour organiser le vote des déplacés, estimés à plus de 1 million, et qui sont eux aussi, pour la plupart, des soutiens de l’APC. Après que Jonathan a tenté, sans succès, de prolonger l’état d’urgence (ce qui aurait exclu du vote les trois États du Nord-Est), l’activité du groupe terroriste constitue donc, le temps des élections, un atout paradoxal pour le président sortant.

Le report du scrutin, évoqué depuis plusieurs semaines, a donc été acté le 7 février. Jusqu’au 28 avril, il reste tout à fait légal. Mais si 26 partis sur 28 se sont prononcés pour ce report, il a été décidé contre l’avis de la Commission électorale indépendante : le professeur Jega, son président, estimait pouvoir respecter les dates initialement prévues, et a donc fait porter la responsabilité du report sur les services de renseignement et l’armée. Ces deux entités ont fait savoir par écrit qu’elles ne pourraient assurer la sécurité des électeurs et du personnel de la Commission électorale. Rien n’indique qu’elles en seront davantage capables dans six semaines…

Le problème reste donc le même : si le Nord est privé de vote, nul doute que le scrutin sera remis en question par l’opposition. Le scénario macabre de 2011 pourrait alors se répéter : face à des irrégularités flagrantes, des manifestations s’étaient soldées par un millier de morts. Pourtant, le résultat avait été net, avec 22,5 millions de voix pour Jonathan (soit 58,9 % des suffrages exprimés), contre 12,2 millions pour Buhari, qui se présentait pour la troisième fois. La présidentielle du 28 mars s’annonce beaucoup plus serrée…

"Longue complaisance de beaucoup de musulmans modérés envers le terrorisme"

Car en l’absence de programmes clairs, cette élection prend des airs de référendum pour ou contre Jonathan. Une situation qui exacerbe le clivage Nord-Sud, préexistant mais soigneusement entretenu. On accuse déjà Buhari de connivence avec Boko Haram. Faux, selon un diplomate en poste à Abuja : "Il y a certes des politiciens qui profitent de l’insécurité et passent des messages à Boko Haram, mais pas à ce niveau-là. Le principal problème aura été la longue complaisance de beaucoup de musulmans modérés envers le terrorisme, dans un réflexe d’opposition à l’élection de Goodluck Jonathan."

La position de Buhari reste ambiguë. Il a en effet été de ceux qui, en 1999, au sortir des années de régime militaire (auquel il a participé), ont pris le parti d’encourager la charia, avant de se raviser. "Si c’est l’homme du changement, il faut déjà espérer qu’il a changé", ironise notre diplomate. Homme à poigne ou dictateur, selon les appréciations, Buhari est réputé intègre. Cet ancien général, brièvement président après avoir renversé le pouvoir en 1983, n’a certes pas le soutien de l’armée, mais il pourrait incarner l’alternance entre les deux confessions.

Le zoning pourrait alors reprendre ses droits après que cette règle tacite, qui consiste à laisser la tête de l’État alternativement à un chrétien puis à un musulman, a été transgressée par Jonathan, selon ses détracteurs, lorsqu’il a choisi de se présenter en 2011 après avoir pris les rênes du pays en 2010 au lendemain du décès d’Umaru Yar’Adua – un musulman dont il était le vice-président. Pour l’opposition, le candidat du People’s Democratic Party (PDP) brigue donc non pas un deuxième, mais un troisième mandat. Buhari, lui, joue habilement de la confessionnalisation de la vie politique en choisissant comme colistier le patron d’une église très populaire en pays yoruba.

Les revenus du pétrole ont diminué de moitié depuis août 2014

Si le bilan de Jonathan est loin d’être brillant, tous les maux du pays ne peuvent cependant lui être imputés : à son arrivée, il a hérité des écuries d’Augias. La première économie d’Afrique accuse un énorme retard en matière d’infrastructures, résultat de trente années de mauvaise gouvernance. Et sur le plan macroéconomique, le chef de l’État a joué de malchance : le naira s’est dévalué à un niveau record l’an passé, le cours du pétrole est au plus bas, et la corruption atteint des sommets.

Les revenus de l’or noir – qui assurent plus de 60 % des recettes fiscales du pays – ont diminué de moitié depuis août 2014, et les perspectives pour 2015 sont des plus mauvaises. Certes, cela déplaît aux riches élites du Sud qui l’ont élu en 2011, en particulier à Lagos et Port Harcourt, mais pas assez pour les détourner, pour l’instant, de leur poulain, tant les imperfections du système leur assurent une rente confortable.

Reste que ces soutiens ne seront peut-être pas suffisants. La situation sécuritaire désastreuse qui perdure dans le Nord, à laquelle Jonathan, qui ne contrôle pas ses troupes, a d’abord répondu par la politique de l’autruche, se répand comme une tâche d’huile dans l’opinion. Même à l’international, son image est écornée, comme l’illustre la campagne "Bring Back Our Girls", lancée aux États-Unis au lendemain de l’enlèvement à Chibok, en avril 2014, de plus de 200 adolescentes que le pouvoir a été incapable de ramener chez elles.

Jonathan a souffert de la défiance quasi génétique des militaires à l’encontre du pouvoir civil. Divisées, corrompues et sans chaîne de commandement, les forces de sécurité multiplient les exactions et abandonnent leurs postes. Les rares informations qui filtrent font état de centaines d’exécutions sommaires. Les militaires se plaignent du manque de matériel… quand ils ne le vendent pas aux insurgés. Leurs renseignements proviennent de milices civiles dont ils ont encouragé la mise sur pied. En représailles, Boko Haram mène des expéditions punitives contre les populations.

Présence de mercenaires sud-africains

Devant cet échec, le Royaume-Uni et les États-Unis, alliés historiques du Nigeria, ont commencé à revoir leur copie concernant leur coopération avec le pays. La condamnation à mort par un tribunal militaire, en décembre 2014, de 54 soldats qui avaient refusé de combattre les islamistes n’a pas suffi à convaincre de la volonté d’Abuja de reprendre ses troupes en main.

Et la présence de mercenaires sud-africains, déployés aux côtés de l’armée nigériane par le gouvernement – comme l’a révélé Nosiviwe Mapisa-Nqakula, la ministre sud-africaine de la Défense, lors du sommet de l’Union africaine (UA), le 29 janvier -, ressemble fort à un faux pas de plus. Londres et Washington se sont donc mis en retrait, mais le temps des élections seulement : en accord avec les pays frontaliers, l’Union européenne et l’UA, ils entendent mettre un terme à l’avancée de Boko Haram. Avec ou sans Jonathan.

En attendant, les observateurs internationaux tentent de prévenir toute crise postélectorale et de mettre Jonathan et Buhari à la même table, avant les élections, afin qu’ils s’entendent sur une marge d’erreur "acceptable" pour l’un et l’autre. Sur le papier, ils se sont engagés à appeler au calme, et Jonathan à quitter la présidence s’il n’était pas réélu. Mais sur le terrain, les signaux ne sont pas encourageants : les affrontements entre clans politiques se sont intensifiés en janvier.

Sept membres de l’opposition ont été victimes d’une attaque armée. Même chose du côté des partisans de Jonathan, qui ont des difficultés à mener campagne dans le Nord. Selon Comfort Ero, directrice du programme Afrique chez Crisis Group, "l’acrimonie qui règne entre les deux partis, aggravée par les revendications régionales et religieuses de droit à la présidence, crée un climat volatil".

L’APC devrait en tirer le plus de bénéfices

Seule bonne nouvelle dans cette ambiance délétère : "Le caractère réellement compétitif de cette élection est un signe de progrès", estime Comfort Ero. En coulisses, le multipartisme se traduit par des négociations de ralliement de la myriade de petits partis qui composent le paysage politique nigérian à l’un ou l’autre des camps. Cette dynamique de coalition est une première dans le pays. Mais, au grand dam de Jonathan, c’est l’APC qui devrait en tirer le plus de bénéfices. Cela suffira-t-il à Buhari pour remporter le scrutin ?

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