Diplomatie

Zimbabwe : Robert Mugabe et ses multiples casquettes

Mugabe lors du sommet de l'UA, à Addis-Abeba, le 30 janvier. © AP

Ostracisé par les Occidentaux, le président zimbabwéen, Robert Mugabe, revient sur le devant de la scène. Déjà à la tête de la SADC depuis août 2014, il vient d'être élu président de l'Union africaine.

À la fin des années 2000, les chancelleries occidentales le décrivaient comme un président moribond, atteint par un cancer qui devait l’emporter à brève échéance. Or, en ce début d’année, non seulement Robert Mugabe est encore en vie, malgré des interrogations persistantes sur son état de santé (lire p. 12), mais il revient sur le devant de la scène politique africaine – une place qu’il avait perdue depuis plus d’une décennie.

Élu à la tête de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) en août dernier, il a décroché la présidence de l’Union africaine (UA), lors du sommet d’Addis-Abeba des 30 et 31 janvier. Ce vétéran de la politique, qui fêtera ses 91 printemps le 21 février – et bientôt trente-cinq années au pouvoir ! – portera, durant un an, la voix du continent dans les grands forums internationaux, à commencer par le G7, en Allemagne, en juin.

Donner de la voix, notamment contre les "impérialistes" occidentaux, c’est justement ce qu’il préfère. "Les ressources [naturelles] africaines doivent appartenir aux Africains et à personne d’autre, sauf à ceux que nous invitons en amis, a-t-il lancé dans son discours d’investiture. Les impérialistes et les colonialistes : plus jamais !"

Cette rhétorique, tout droit sortie des années 1970, lorsqu’il combattait le régime raciste de Ian Smith dans la Rhodésie du Sud de l’époque, hérisse les Occidentaux – Américains et Britanniques en particulier. Surtout depuis qu’elle s’est traduite par des expulsions sans compensations de fermiers zimbabwéens blancs, au début des années 2000. Les conséquences économiques de cette réforme à marche forcée ont été catastrophiques pour son pays.

Mais ses saillies ne choquent pas partout en Afrique. Au contraire, le "camarade Bob" y est resté d’autant plus populaire qu’il sait surfer comme personne sur un sentiment antioccidental encore prégnant, d’Alger à Pretoria, et de Yaoundé à Nairobi. C’est particulièrement vrai en Afrique australe, où les luttes de libération ont été beaucoup plus longues et violentes qu’ailleurs.

Au sein de l’ANC, le jumeau sud-africain des "freedom fighters" zimbabwéens, Mugabe est très apprécié. Parmi ses voisins régionaux, il n’a pas vraiment d’ennemis, à l’exception, peut-être, de Ian Khama, le président métis du Botswana. "Bob", comme on l’appelle, était le candidat de ce bloc régional à qui revenait la présidence tournante de l’UA cette année, et son élection par ses pairs est passée, selon un témoin, "comme une lettre à la poste".

>> Pour aller plus loin : Kadhafi, Obiang, Mugabe… ces présidents de l’Union africaine qui font polémique

Violences et intimidations ont empêché la victoire de Morgan Tsvangirai

Jusqu’en janvier 2016 – et en l’absence d’un Nigeria durablement affaibli par ses problèmes internes -, l’Union africaine devrait donc reposer sur un triptyque dont les trois pôles sont issus de la même matrice militante : l’Afrique du Sud, l’Algérie et le Zimbabwe. "Les Sud-Africains veulent inciter les bailleurs de fonds à normaliser leurs relations avec Mugabe, notamment pour que son économie se stabilise, analyse le Camerounais Paul-Simon Handy, chercheur à l’Institut d’études de sécurité de Pretoria. Ils pensent que son élection va dans le bon sens. Et ils voulaient souligner par ailleurs que c’est grâce à la médiation de la SADC [menée par le président Jacob Zuma] que la crise zimbabwéenne a été résolue."

Car si la dernière élection de Robert Mugabe à la tête du Zimbabwe, en 2013, a été – à nouveau – entachée de fraudes selon plusieurs ONG locales et internationales, elle a été validée par la SADC et a permis de tourner la page d’une crise politique qui avait éclaté en 2008, lors d’un scrutin où violences et intimidations avaient empêché la victoire très probable de Morgan Tsvangirai, son principal opposant.

Aujourd’hui, ce dernier sort lessivé de cinq années de bras de fer avec la présidence. Son arrivée à la primature, à la faveur d’un accord de partage du pouvoir, a certes permis de stabiliser l’économie, mais, en lui plongeant les mains dans le cambouis de la politique, elle l’a fait tomber de son piédestal. Sa défaite de 2013 a achevé de briser l’unité de son camp : il a enregistré de nombreuses défections depuis.

"Ce pays est encore très loin d’être un paradis, c’est clair, estime un diplomate en poste à Harare. Mais ce n’est pas non plus l’enfer décrit par certains médias. Le respect des droits de l’homme s’est amélioré ces dernières années, et si l’on compare le Zimbabwe d’aujourd’hui au reste du continent, il n’est plus un pays "anormal"."

Visas accordés par l’UE dans le cadre de ses nouvelles fonctions

Handicapée par la faiblesse des investissements étrangers, l’économie reste fragile (elle devrait croître de 3,2 % en 2015, comme l’année dernière) et le flux de migrants en direction de l’Afrique du Sud ne s’est pas tari. Pourtant, la plupart des sanctions internationales à son encontre ont été levées. Harare a repris un programme – sans déblocage de fonds à ce jour – avec le Fonds monétaire international. En janvier, une délégation de très grosses entreprises françaises – la première venue d’Occident depuis longtemps – a fait le déplacement, ce que Mugabe s’est empressé de dévoiler.

Reste le gel des avoirs et les restrictions de voyages qui lui sont imposés ainsi qu’à Grace, son épouse, par les États-Unis et l’Union européenne. Cette dernière a décidé de lui octroyer des visas dans le cadre de ses nouvelles fonctions. Pour autant, il y a peu de chances que ce geste apaise son discours. Comme il a voulu le faire à la tête de la SADC en tentant – sans succès – d’imposer "l’indigénisation" des économies à l’ordre du jour, il essaiera probablement de faire prévaloir ses vues à l’UA lors du prochain sommet, qui doit se tenir en Afrique du Sud en juin.

Parmi celles-ci, la création d’une alternative africaine à une Cour pénale internationale (CPI) de plus en plus décriée (notamment en Afrique de l’Est), la réappropriation par l’Afrique de ses ressources naturelles et un rapprochement avec les partenaires non-occidentaux, comme la Chine.

Mugabe ne devrait pas renoncer à ses discours frondeurs, devenus sa marque de fabrique. Car si son peuple continue de souffrir, ils lui réussissent toujours autant.

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