Politique

Mahamat Saleh Annadif : « La guerre glisse vers le centre du Mali »

Le Tchadien Mahamat Saleh Annadif, chef de la Mission de l'ONU au Mali (Minusma). © DR / ONU

Nommé à la tête de la Minusma il y a près de cinq mois, le Tchadien Mahamat Saleh Annadif dresse un tableau sans concession de la situation.

Les temps sont durs pour la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation du Mali (Minusma). Critiquée de toutes parts à Bamako, la force onusienne ne cesse de perdre des hommes dans le Nord. En l’espace de dix jours fin mai, six Tchadiens et cinq Togolais ont péri dans des embuscades probablement menées par des groupes jihadistes.

Le 31 mai, une attaque a tué un autre Casque bleu à Gao, ainsi que trois prestataires de services maliens. Soixante-six soldats de la paix sont morts dans le bourbier malien depuis près de trois ans. Nommé au début de l’année en remplacement du Tunisien Mongi Hamdi, le patron de la Minusma, le Tchadien Mahamat Saleh Annadif, dresse un tableau sans concession de la situation.

Jeune Afrique : La Minusma fêtera bientôt son troisième anniversaire. Mais la situation sécuritaire du Mali semble aller de mal en pis…

Mahamat Saleh Annadif : Il y a deux façons d’analyser l’évolution de la situation sécuritaire. Nous avons la mission d’aider à la stabilisation du Mali et, depuis les accords d’Alger, de suivre le cessez-le-feu entre les parties signataires : de ce point de vue, nous observons qu’il y a du mieux. Il n’y a plus d’affrontements entre les mouvements signataires de l’accord et le gouvernement. Il n’y a pas non plus d’affrontements internes aux mouvements depuis les accords d’Anefis (signés entre les différents groupes armés en octobre 2015 dans la ville du Nord, ndlr). Aujourd’hui, ces mouvements se parlent, et ils publient même parfois des communiqués conjoints… Il y a donc une nette amélioration.

Mais sur le terrain, nous observons deux phénomènes. Tout d’abord, les groupes terroristes, Ansar Eddine, Aqmi, Al Mourabitoune et le reliquat du Mujao, continuent de causer énormément de dégâts. Ils visent la communauté internationale – Barkhane, la Minusma, les Fama – et ils le revendiquent. Ces groupes bénéficient de complicités au sein de la population et même des mouvements signataires des accords…

Et l’insécurité, ce sont aussi les conflits locaux. On voit aujourd’hui des civils s’entretuer au Mali. Et partout où ils s’entretuent, c’est parce que l’État est absent. On doit également faire face aux coupeurs de route, qui profitent eux aussi de l’absence de l’État. C’est très dangereux, car ce phénomène descend du Nord vers le Centre, et même vers le Sud.

Ce qui se passe dans la région de Mopti est très inquiétant

Peut-on parler d’un nouveau front dans la région de Mopti, où les groupes armés multiplient les attaques ?

Ce qu’il s’y passe est très inquiétant. Au moment où la paix arrive au Nord, la guerre glisse vers le Centre. Notre mission devient plus difficile car elle s’étire…

Les conflits locaux qui ont ensanglanté cette région ces dernières semaines sont-ils instrumentalisés par certains groupes armés ?

Rien n’est exclu. Évidemment, pour ces groupes, c’est une aubaine. Mais il peut arriver aussi que des gens proches du gouvernement instrumentalisent eux aussi telle ou telle communauté. Il y a une brèche, et certains essayent de s’y engouffrer.

Nous manquons de moyens adéquats pour faire face à la situation

La Minusma a-t-elle la capacité de se déployer dans cette zone ? Disposez-vous de suffisamment de moyens ?

Nous manquons de moyens adéquats pour faire face à la situation. Nous attendons un appui en équipements. Cet appui relève des pays contributeurs de troupes, mais 80% de ces contributeurs ne remplissent pas leurs engagements, par manque de moyens plus que par manque de volonté. Ces pays ont besoin d’aide bilatérale. Nous avons demandé à leurs partenaires de les aider, car cela ne pourra pas durer…

Avez-vous besoin de plus d’hommes ?

Un réajustement d’effectif est nécessaire compte tenu du front qui s’élargit de plus en plus.

Où en est le processus de paix ? Le cantonnement est très long à se mettre en route…

L’accord de paix est un tout. Le cantonnement n’en est qu’un maillon. Depuis un certain temps, les mouvements armés conditionnent le démarrage du processus DDR (Désarmement, démobilisation, réintégration) à l’évolution des aspects politiques et aux réformes institutionnelles.

Tout le monde parle de blocages, moi je parle de lenteurs, même s’il est vrai qu’on aurait pu mieux faire. Que disent les mouvements ? Qu’après tous les accords de paix signés au Mali depuis le début des rébellions, le pouvoir central a pris en compte uniquement l’aspect sécuritaire et a négligé les aspects politiques et institutionnels. Or ce sont ces aspects qui ont été à la base des rébellions. Donc ils disent : soit on évolue de façon concomitante, soit on pose les bases de ces aspects avant d’entamer le processus militaire. C’est pour cela que le focus a été mis pendant plusieurs mois sur les instances provisoires. Il y a eu des avancées. Aujourd’hui, le gouvernement est d’accord pour une décentralisation poussée. Mais un défi se présente désormais aux mouvements : le choix des hommes qui occuperont les postes.

Où en est l’enquête sur la manifestation de Kidal du 18 d’avril, au cours de laquelle deux hommes sont morts ?

On sait ce qui s’est passé. Des gens déterminés ont mené un assaut sur notre camp -un assaut prémédité. Ils étaient venus avec des cocktails molotov pour faire du mal.

Nos hommes ont été surpris. La manifestation a débordé. Il y a eu malheureusement deux morts et des blessés. L’aéroport a été saccagé. Cela nous a coûté 5 à 6 millions de dollars. Aujourd’hui, Kidal est isolé : plus aucun avion ne peut atterrir, il faut aller à Gao et continuer en hélicoptère pour aller à Kidal.

Nous avons ouvert une enquête. Nous en connaissons les conclusions préliminaires, qui ont démontré qu’il y a eu un appel à manifester, que l’on a utilisé des enfants et des femmes comme boucliers. Des vidéos montrent des enfants enlevés d’une école et amenés à la manifestation. Des manifestants faisaient en outre des prêches comme s’ils étaient affiliés à Ansar Eddine.

Le seul élément sur lequel nous ne sommes pas encore fixés, c’est quelle est l’arme qui a tué les deux manifestants. Ce qui est sûr, c’est que si demain il est prouvé que ce sont des balles de la Minusma – avec cette circonstance atténuante qu’il s’agissait d’une situation d’autodéfense -, on prendra toutes nos responsabilités.

C’est-à-dire ?

Je ne peux pas en dire plus.

La Minusma est partie prenante dans cette affaire. Ne faudrait-il pas une enquête menée par une autorité indépendante ?

De ce point de vue, nous sommes les plus transparents possibles.

Des soldats tchadiens de la Minusma ont récemment été accusés d’avoir tué un berger après que six des leurs aient péri dans une embuscade. Qu’en est-il ?

Là aussi nous sommes clairs et transparents. Il ne faut pas oublier que nous avons perdu six hommes. Dans un tel contexte, c’est un réflexe normal, pour tout militaire, de ratisser la zone. Que s’est-il passé par la suite ? Jusque-là, nous n’avons qu’une version, selon laquelle des bergers auraient été arrêtés et torturés, et l’un d’eux serait mort. Je dis : tout accusé est présumé innocent jusqu’à qu’on prouve sa culpabilité. Si demain il est prouvé qu’il s’agit d’une bavure, nous prendrons nos responsabilités.

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