Politique

Niger : entre le pouvoir et l’opposition, rien ne va plus

Les émeutes contre les caricatures du Prophète ont fait 10 morts. © AFP Photo/Stringer

Au lendemain des violences anti-"Charlie Hebdo", le gouvernement nigérien accuse l'opposition. Entre les deux, le dialogue est rompu. Et cela risque de durer jusqu'à la présidentielle, en 2016...

Mis à jour le 12 février à 17h09.

Des membres de l’opposition entendus dans un commissariat ou écroués dans une des geôles de la République ? Voilà qui est devenu la routine au Niger depuis quelques mois. Certains y sont même abonnés. Soumana Sanda, l’un des trois responsables de l’opposition arrêtés le 24 janvier, alors qu’ils venaient de passer cinq jours en garde à vue et qu’ils avaient été relâchés la veille sur ordre d’un juge, en serait, selon ses proches, à sa cinquième arrestation en moins d’un an.

Avant d’être de nouveau libéré le 28 janvier, il était soupçonné par les autorités d’avoir joué un rôle dans les violences "anti-Charlie Hebdo" qui ont endeuillé le pays les 16 et 17 janvier (10 morts, une quarantaine d’églises incendiées, des débits de boissons et des bâtiments publics vandalisés). En aparté, les barons du régime accusent en effet les leaders de l’opposition d’avoir été à la manoeuvre lors de ces manifestations. "L’opposition a tout manigancé", accuse un ministre de haut rang, qui assure que sur les quelque 200 personnes arrêtées à la suite de ces violences, "il n’y avait pas un seul islamiste". Grossière diversion, réplique le principal opposant, Hama Amadou, depuis son exil parisien : "Comme d’habitude, le pouvoir cherche un bouc émissaire."

En sa qualité de responsable du Moden Lumana Fa, le parti d’Amadou, dans la région de Niamey, Soumana Sanda serait au courant de tout ce qui se passe dans la capitale – c’est du moins ce que lui répètent les enquêteurs à chacune de ses interpellations. Plus que quiconque, celui qui fut le premier ministre de la Santé de Mahamadou Issoufou symbolise l’évolution des relations entre le pouvoir et l’opposition : de cordiales, elles sont devenues tendues, puis viciées et enfin exécrables lorsque Amadou et Issoufou ont rompu en août 2013 leur alliance de circonstance conclue au lendemain de la présidentielle.

Amadou, qui avait été porté à la présidence de l’Assemblée nationale à la suite de cet accord et en a été évincé en novembre, est devenu la bête noire du régime. Les tensions se sont accrues tout au long de l’année dernière et ont atteint leur paroxysme lors de la fuite d’Amadou en août. Soupçonné par la justice d’être impliqué dans un trafic de bébés, ce dernier crie au complot politique et va jusqu’à accuser Issoufou d’avoir envisagé son empoisonnement…

"Aujourd’hui, le dialogue est mort"

Depuis des mois, le scénario est peu ou prou le même : une manifestation dégénère, les pierres (et parfois les balles) fusent, et bientôt les arrestations. Le pouvoir accuse une opposition "aux abois" de vouloir le renverser dans la rue. Cette dernière dénonce quant à elle la "dictature rampante" et la dérive d’un chef d’État "obnubilé par la prochaine élection présidentielle", prévue en 2016. "Aujourd’hui, le dialogue est mort. Il n’y a plus aucun contact", note le sociopolitologue Souley Adji, enseignant à l’université de Niamey.

"Les seuls rapports que nous avons avec le pouvoir, c’est dans les locaux de la police judiciaire ou au tribunal", persifle Hama Amadou. Une situation jugée préoccupante jusqu’à New York : dans son dernier rapport consacré à l’Afrique de l’Ouest, publié fin décembre, le secrétaire général de l’ONU s’en est inquiété, entre deux notes alarmantes sur les menaces jihadistes dans le Sahel et au Nigeria.

Le paysage politique nigérien est aujourd’hui un champ de ruines. Depuis des mois, les principaux partis d’opposition se déchirent sous l’oeil bienveillant du pouvoir. "Le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme [PNDS, au pouvoir] avait une majorité très courte à l’Assemblée et vivait avec la menace d’un divorce avec Amadou, explique Souley Adji. Il a donc cherché à s’allier avec des députés de l’opposition."

En promettant aux dissidents portefeuilles ministériels et autres affectations, le pouvoir a favorisé l’implosion du Moden Lumana Fa, que se disputent Hama Amadou et Omar Hamidou Tchiana (ministre des Mines), et du MNSD-Nassara, tiraillé entre Seyni Oumarou et Albadé Abouba, qui fait office de ministre-conseiller à la présidence. En novembre, le parti de l’ancien président Mamadou Tandja a réussi la performance de tenir deux congrès parallèles le même jour. Mais le 19 janvier, c’est celui d’Abouba que le ministre de l’Intérieur, Massaoudou Hassoumi, a fini par valider.

Un pays "trop fragile pour se payer le luxe d’une crise politique"

Résultat : le PNDS apparaît désormais comme un parti tout-puissant (à l’image du MNSD durant la dernière décennie) et fait figure de grand favori pour la présidentielle. Mais comme le note un diplomate en poste à Niamey, "cela ouvre des perspectives inquiétantes" dans un pays "trop fragile pour se payer le luxe d’une crise politique". Selon un analyste de la scène politique nigérienne, membre d’un think tank international, les violences de la mi-janvier pourraient bien être une conséquence du pourrissement de la vie démocratique.

Et un sérieux avertissement. "Entre un pouvoir critiqué, qui n’arrive pas, malgré ses efforts, à répondre aux attentes des habitants, une opposition empêtrée dans des dissensions internes et tentée par la surutilisation de la rue, et une situation économique et sociale préoccupante, les Nigériens n’ont plus de repères, estime-t-il. Beaucoup sont tentés par les discours antisystème." Discours que relaient depuis plusieurs décennies des organisations salafistes aujourd’hui solidement implantées dans le pays.

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