Politique

L’Afrique est-elle bien partie ?

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le XXIe siècle sera-t-il celui de l’Afrique ? On nous le dit, mais je fais partie de ces Africains qui se demandent si leur continent va aussi bien que certains l’affirment. Et si son proche avenir est aussi rose qu’on semble le supposer.

Comme vous, je constate que des capitaux viennent s’y investir et que la plupart des pays africains qui éprouvent le besoin d’emprunter ou sont d’humeur à le faire trouvent de l’argent assez facilement sur le marché, à des conditions acceptables (entre 5 % et 6,5 % d’intérêts annuels).

Je constate également que ceux-là mêmes qui avaient quitté le continent à la fin du siècle dernier le croyant perdu et sans espoir reviennent les uns après les autres ; ayant désappris l’Afrique, ils tâtonnent, cherchent leurs marques et des guides pour leur indiquer où mettre leurs pas…

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Pour tenter de voir clair dans la situation actuelle de notre continent et son proche avenir, j’ai choisi le classement démographique et réparti les 54 pays qui le composent en quatre catégories :

Les cinq très grands comptent plus de 50 millions d’habitants chacun : Nigeria (174 millions), Éthiopie (95 millions), Égypte (82 millions), RD Congo (68 millions), Afrique du Sud (53 millions).

On dénombre en outre sur le continent vingt grands pays de 12 à 50 millions d’habitants, sept pays moyens de 8 à 12 millions d’habitants et, enfin, vingt-deux petits pays de moins de 8 millions d’habitants (voir en fin d’article la liste de chacune de ces trois catégories).

Les "cinq grands" pays africains par la démographie compteront bientôt un demi-milliard d’hommes et de femmes, soit un peu moins de la moitié de l’ensemble des Africains, et l’on peut postuler que le continent ne peut se porter bien que si ces cinq pays, ou à tout le moins la majorité d’entre eux, vont bien et sont sur le bon chemin.

Est-ce le cas ?

La réponse est malheureusement négative : il nous faut bien constater qu’aucun de ces cinq grands pays africains ne va bien ; aucun d’entre eux n’a pris le chemin qui le mènera, dans dix ou quinze ans, à un stade de développement satisfaisant.

J’estime, pour ma part, que cette situation très préoccupante devrait inciter à nuancer l’optimisme de ceux qui voient l’Afrique partie pour être la Chine ou même l’Inde du XXIe siècle.

Mais regardons de plus près où en sont "ces cinq grands africains" et ce que, selon les projections, le proche avenir leur réserve.

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La croissance économique de l’Égypte et de l’Afrique du Sud est de l’ordre de 2,5 % par an : tout juste suffisante pour faire face à la croissance démographique et éviter que le revenu annuel par habitant ne régresse.

Celles de l’Éthiopie et de la RD Congo sont sensiblement plus élevées. Mais seulement parce que ces deux pays, laissés en déshérence pendant des décennies, partent de très bas.

Quant au Nigeria, il perdra cette année 50 % des ressources financières induites par ses exportations d’hydrocarbures. On ignore les conséquences de cet énorme manque à gagner sur le PIB et le revenu par habitant de ce pays, mais nous savons tous que le Nigeria est gravement dépendant de sa manne pétrolière.

Pour ce qui est, enfin, de l’Afrique du Sud, dont on apprend qu’elle souffre à son tour de fréquentes et durables coupures d’électricité, on tremble pour sa production industrielle en 2015 et dans les années à venir…

Et l’on voit qu’elle n’est pas aussi bien gouvernée qu’elle devrait l’être.

Et je ne cite que pour mémoire les lourdes menaces que fait peser le terrorisme sur l’Égypte et le Nigeria ; leur stabilité politique elle-même pourrait s’en trouver menacée.

Mais c’est l’indice de développement humain (IDH), créé par le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) il y a vingt-cinq ans, qui va nous permettre de situer les cinq grands africains dans la caravane mondiale du progrès.

*

Mis au point par l’économiste indien Amartya Sen et son collègue pakistanais Mahbub ul Haq, l’IDH est "une mesure de synthèse du niveau moyen atteint par un pays dans les dimensions clés du développement humain".

Il permet de classer les quelque 190 pays du monde selon trois critères majeurs : l’espérance de vie à la naissance, le degré d’éducation et le niveau de vie.

Ce classement est établi avec un certain retard – deux ans environ – et nous ne disposons donc que de celui de 2013.

Les pays africains figurent presque tous, hélas, dans la seconde moitié, celle des pays les moins performants, ou, pour nombre d’entre eux, sont même bons derniers : Guinée (179e), Burundi (180e), Burkina (181e), Érythrée (182e), Sierra Leone (183e), Tchad (184e), Centrafrique (185e), RD Congo (186e), Niger (187e).

Les cinq grands sont eux-mêmes mal classés : la RD Congo est l’un des tout derniers, comme on l’a vu ci-dessus, mais l’Égypte n’est que 110e, l’Éthiopie 173e, l’Afrique du Sud 118e et le Nigeria 152e.

Plus d’un demi-milliard d’Africains n’avaient, en 2013, ni l’espérance de vie à la naissance, ni le degré d’éducation, ni le niveau de vie augurant d’une proche sortie du sous-développement.

On ne peut donc pas soutenir, à ce stade, que le gros de la caravane africaine s’est mis en marche pour se joindre à ceux des autres continents qui ont déjà pris le départ.

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Est-ce à dire que l’Afrique est toujours ce "cas désespéré" qu’on n’a que trop longuement décrit à la fin du siècle dernier ? Certainement pas.

Quelque chose de positif s’est passé et depuis le début de ce XXIe siècle : le continent est sorti de l’arriération absolue.

L’Afrique s’est mise en mouvement, mais les premiers pas, comme les premiers tours de roue d’un char enlisé, sont les plus lents et les plus difficiles.

Il fallait l’établir, comme nous venons de le faire en nous fondant sur l’indiscutable IDH du Pnud, pour nous persuader nous-mêmes que nous ne sommes qu’au début d’un effort de longue durée : le premier pas, le plus difficile, est en train d’être accompli.

 

Outre les "cinq très grands" par la population, le continent compte :

Vingt grands pays Tanzanie, Kenya, Algérie, Soudan, Ouganda, Maroc, Ghana, Mozambique, Madagascar, Cameroun, Angola, Côte d’Ivoire, Niger, Burkina Faso, Malawi, Mali, Zambie, Zimbabwe, Sénégal, Tchad

Sept pays moyens Rwanda, Guinée, Soudan du Sud, Tunisie, Somalie, Bénin, Burundi

Vingt-deux petits pays Togo, Érythrée, Libye, Sierra Leone, Centrafrique, Congo, Liberia, Mauritanie, Namibie, Lesotho, Botswana, Gambie, Guinée-Bissau, Gabon, Maurice, Swaziland, Djibouti, Guinée équatoriale, Comores, Cap vert, São Tomé-et-Príncipe, Seychelles.

Sources : Banque mondiale et Pnud

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