Energie

Le départ des majors fait carburer les outsiders africains

Engen et Oilibya sont les nouveaux chefs de file de la distribution de carburant. Une activité délaissée par les multinationales.

© Jean-Michel Meyer

Fin d’une époque. Depuis quelques semaines, le Maroc et la Tunisie se parent des couleurs d’Oilibya. Et d’ici à la fin du mois d’avril, plus de 200 stations-service arboreront le double croissant de lune stylisé qui enveloppe la marque de carburant du groupe Libya Oil Holding – ex-Tamoil pour l’Afrique depuis 2007 -, après le rachat dans les deux pays, en mai 2008, des filiales d’ExxonMobil à la suite d’un appel d’offres international. Après le rachat en août 2008 des filiales de distribution de Shell au Soudan, en Éthiopie et à Djibouti, le groupe public libyen poursuit son expansion continentale dans l’aval pétrolier (raffinage et distribution).

Comme Oilibya, de nombreux acteurs africains poussent leurs pions au fur et à mesure que les majors se désengagent de l’aval pétrolier. En 2004, ExxonMobil était présente dans vingt-quatre pays. En 2009, les stations-service du groupe américain ne bordent plus que les routes d’Égypte et du Nigeria, que le groupe pourrait quitter bientôt. En cinq ans, le nombre de stations-service gérées par ExxonMobil a chuté de 67 % en Afrique. Et au cours de la même période, la présence de Chevron a régressé de 37 % et celle de Shell de 20 %.

 

Des marges réduites

« La déréglementation du marché fait fuir les majors anglo-saxonnes, explique Stanislas Drochon, analyste pour l’Afrique du cabinet de consultants PFC Energy, spécialisé dans le secteur. Elles ont des structures de coûts et des obligations en matière d’environnement et de sécurité qui sont plus importantes que celles des acteurs locaux. » De plus, la faible rentabilité des activités de raffinage et de distribution est sans comparaison avec l’amont, hautement stratégique, et où les majors dégagent des marges confortables avec des coûts d’extraction qui s’élèvent à 10 dollars le baril au Nigeria. Rien à voir avec des marges de 5 % et 10 % par baril dans la distribution. « Dans l’aval pétrolier, la grande majorité des marchés est beaucoup plus petite. Ils ne sont pas toujours rentables et les risques légaux et d’image y sont grands », résume-t-il.

Conséquence ? Les majors anglo-saxonnes se concentrent désormais sur les marchés à fort potentiel de croissance d’Afrique australe (Afrique du Sud, Angola…). Seul Total fait mentir la tendance. Depuis 2004, sa part de marché dans la distribution de carburant a progressé de 15 %. Le groupe français reste le numéro un dans la distribution avec près de 4 000 stations-service sur le continent. « C’est autant par tradition historique que pour donner une image positive de Total sur le continent, explique un cadre du groupe en poste au Maghreb. Car contrairement à l’activité d’exploitation pour laquelle les majors font peu appel à la main-d’œuvre locale, le raffinage et la distribution sont créateurs d’emplois et contribuent à intégrer et faire accepter le groupe dans le tissu économique local. »

À l’inverse, les acteurs locaux s’engouffrent dans l’espace laissé vacant. Du sud-africain Sasol à PetroCI (la compagnie nationale ivoirienne), qui s’est alliée au trader nigérian MRS pour reprendre les actifs de Chevron dans le golfe de Guinée, en passant par le kényan Kenol-Kobil, un pur distributeur qui a étendu sa sphère d’activité de l’Éthiopie à la Zambie et vise la région des Grands Lacs, les compagnies nationales connaissent de fortes progressions sur le terrain. Mais avec Oilibya, dont le réseau de stations-service a explosé de 596 % en cinq ans sur le continent, c’est Engen qui réalise la plus grande offensive.

 

Engen déjà numéro trois

Après avoir récupéré les activités de Mobil et les actifs de Shell au Burundi, au Rwanda, en Guinée-Bissau… c’est désormais le troisième distributeur de carburant africain avec près de 2 000 stations-service. Née après l’apartheid, Engen est détenue à 80 % par l’entreprise publique malaisienne Petronas et à 20 % par des investisseurs noirs d’Afrique du Sud, réunis au sein du Worldwide African Investment Holdings. Si le groupe possède une raffinerie et 27 % du marché de la distribution de carburant au pays des Springboks, il remonte invariablement vers le nord et ne cache plus ses ambitions continentales, profitant du savoir-faire largement reconnu à travers le monde de sa maison mère, Petronas.

Avec un Oilibya qui descend vers le sud et un Engen qui remonte le continent, la confrontation entre les deux valeurs montantes de la distribution de carburant en Afrique paraît inévitable. Du Gabon au Kenya en passant par le nord du Congo-Brazzaville, la RD Congo et l’Ouganda, une véritable ligne de front se dessine entre les deux acteurs. Au Congo, Engen a déjà soufflé un marché à Oilibya, qui était pourtant mieux-disant. Mais le groupe libyen est loin de se laisser impressionner. « Il ne faut pas prendre Oilibya à la légère, observe Stanislas Drochon. Ils ont des moyens importants et ont l’objectif de créer une activité très rentable. Ce n’est plus la politique qui dirige l’ensemble. Mais c’est un business soutenu par la politique. » Au Kenya, Oilibya s’est ainsi fait devancer par l’indien Essar dans la vente des 50 % de la raffinerie de Mombasa détenus par les majors. Depuis, le tout nouveau président de l’Union africaine, Mouammar Kaddafi, fait pression sur le gouvernement kényan pour, au moins, partager le marché avec Essar. Mais l’indien, désabusé, pourrait se retirer définitivement.

Parmi les majors, Total n’a cependant pas dit son dernier mot. Le leader français pourrait même jouer les arbitres. Dans la distribution de carburant en Afrique, l’efficacité de la logistique et la maîtrise de la capacité de stockage dans les ports, où se concentre la majorité des trente-six raffineries du continent, sont, encore plus qu’ailleurs, des avantages majeurs. C’est d’ailleurs l’un des atouts maîtres du groupe Total que de contrôler la capacité de stockage dans les ports de plusieurs pays (Sénégal, Togo, Congo…). Car avoir l’emprise sur les points d’entrée dans des pays permet de verrouiller le marché et d’empêcher les concurrents de s’implanter. La bataille à la pompe est loin d’être terminée.

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