Politique

Égypte : comment l’opposition affronte une répression tous azimuts

Des journalistes égyptiens manifestant contre la détention de deux de leurs confrères, le 2 mai 2016, au Caire © Brian Rohan / AP / SIPA

Les opposants à la politique du président Abdel Fattah Al-Sissi sont confrontés à des méthodes de répression de plus en plus intrusives et sophistiquées, visant à faire taire toute forme de protestation en Égypte. Mais ils s'organisent...

Le 25 avril dernier, un événement Facebook appelait la population à descendre dans la rue pour protester contre les pleins pouvoirs du président al-Sissi. Principales raisons de la contestation : la rétrocession de deux îles à l’Arabie Saoudite, mais aussi la violation récurrente des droits fondamentaux de la population et une situation économique très précaire.

Ce jour-là, manifestants, bien sûr, mais aussi passants et journalistes font face à un arsenal policier omniprésent. « On est à un niveau, où le challenge n’était même plus de réussir à se rassembler, mais de sortir dans la rue sans être arrêté », assure Amro qui a réussi à prendre part au mouvement.

« Les forces de sécurité ont un comportement paranoïaque. La mobilisation autour de l’événement semblait indiquer une mobilisation massive de la part des opposants au régime, mais rien de tout cela ne s’est matérialisé, il y avait plus de policiers que de manifestants », note H.A Hellyer, chercheur non-résident à l’Atlantic Council.

Policiers en civils et « indics »

« Ils sont en train d’apprendre la stratégie consistant à utiliser un vaste réseau d’informateurs pré-établis présentés comme des citoyens loyaux », note Amr Khalifa, analyste indépendant de la politique égyptienne. Aux cafés, aux kiosques, sur les toits et jusque dans les petites rues résidentielles, des policiers en civils et des « indics » étaient ainsi positionnés parmi les forces de sécurité en uniforme.

Une présence qui a pour but d’impressionner et de décourager les Égyptiens qui voulaient prendre part à la manifestation. Mais la violence n’est pourtant pas que symbolique. Plusieurs jours avant, la ville avait été complètement bouclée, les points de rendez-vous annoncés rendus inaccessibles. « C’était annoncé depuis 10 jours, les autorités ont eu le temps de se préparer. Les arrestations de nuit qui ont eu lieu entre le jeudi et le lundi ont joué aussi beaucoup. Ça fait partie de leur stratégie et ça marche », note Mohammed, membre du Mouvement du 6 avril.

Bilan : une semaine après, le Front de défense des manifestants égyptiens (FDME) estime à 1277 le nombre total d’opposants détenus entre le 15 et le 27 avril, incluant 52 mineurs. Des personnes arrêtées chez elles, dans la rue, dans des cafés et lors de contrôles de routine permis par la mise en place de checkpoints mouvants. Travail, lieu d’habitation, activité supposément militante, téléphones et ordinateurs… Tout est passé au peigne fin par cette police intrusive qui cible les leaders supposés de l’opposition, journalistes, militants des droits de l’Homme et citoyens lambda. En une paire de semaines, 577 personnes ont été présentées devant le procureur, le sort de 81 d’entres elles est toujours inconnu, assure le FDME. « Leur niveau de préparation était plus efficace que nos plans et notre enthousiasme », note Mohammed. La plupart des accusés doivent répondre de lourdes charges : incitation au chaos, violation de la loi anti-manifestation et appel à renverser le régime.

Surveillance drastique des communications

« La préparation de la police a permis de nombreuses arrestations éclair, grâce notamment à la surveillance des réseaux sociaux », souligne A.H Hellyer. Les autorités ont appris la leçon : les réseaux sociaux sont une formidable caisse de résonnance à neutraliser pour briser l’élan révolutionnaire.

À ce titre, depuis un an et demi, le régime égyptien a mis en place un système de surveillance extrêmement performant. Dès 2014, le Premier ministre a créé le Haut Conseil pour la cybersécurité. De nombreux décrets relatifs à la préservation de la sécurité nationale, la lutte contre le terrorisme et la cybercriminalité ont été pris en catimini. Mi-2015, les autorités lançaient un vaste réseau de caméras de surveillance à l’échelle nationale. Un investissement très important lors que le pays connaît un taux de criminalité dans le domaine publique extrêmement faible.

L’Égypte s’est dotée de logiciels de cybersurveillance hyper-performants comme Finfisher, RCS mais aussi BlueCoat, un logiciel américain qui n’a pas bonne presse chez les défenseurs des droits de l’Homme

Le régime d’al-Sissi a aussi développé sa capacité d’espionnage des communications. « Le secteur publique et de la sécurité ont adapté leurs outils pour pratiquer de la surveillance ciblée et de masse », explique Ramy Raoof, consultant en sécurité digitale. L’Égypte s’est dotée de logiciels de cybersurveillance, hyper-performants comme Finfisher, RCS mais aussi BlueCoat, un logiciel américain qui n’a pas bonne presse chez les défenseurs des droits de l’Homme. « Blue Coat est surtout connu pour avoir fourni des outils de filtrage et de censure à des pays parmi lesquels on trouve la Syrie ou la Birmanie », rappelait RSF récemment. Le logiciel est principalement utilisé pour la surveillance de journalistes, de net-citoyens et de leurs sources potentielles.

Facebook, Gmail, WhatsApp mais aussi certaines applications comme Grinder, les appels téléphoniques et les localisations : tout est passé au crible. « Les services de sécurité sont de plus en plus nerveux concernant le contenu public et les communications privées. Ils surveillent ce que les gens disent et sur cette base décident des mesures à prendre à leur égard. Il utilise ces nouvelles capacités pour ficher les gens et affaiblir leur capacité à s’exprimer librement et donc à s’organiser », rappelle Ramy Raoof.

S’adapter ou disparaître

« Ça signifie que dans le futur, les rassemblements vont être difficiles, mais pas impossibles, les activistes égyptiens sont connus pour s’adapter rapidement aux outils technologiques, bien plus rapidement que les forces de sécurité », souligne le chercheur Hellyer.

Du côté du mouvement du 6 avril, on acquiesce. « Il faut qu’on change notre stratégie, plus aucune de nos communications ne doit se faire sur des réseaux publiques », assure Mohammed. Dans un paysage ultra-sécuritaire, les militants, les humanitaires, les avocats mais aussi de nombreux Égyptiens lambda ont d’ailleurs déjà basculé sur des systèmes de communications plus sécurisés.

À la veille des manifestations, de nombreux activistes encourageaient à télécharger l’application Signal, un messagerie cryptée jusqu’à présent inviolable par les autorités. Mais là encore, mieux vaut ne pas se faire attraper avec une icône bleue sur son téléphone, car sa seule présence sur votre smartphone fait de vous un suspect. Ils sont d’ailleurs nombreux à se jouer des contrôles de police en téléchargeant sur leur téléphone des portraits à la gloire du président ou de l’armée pour échapper aux suspicions. Sur Facebook, la situation est devenue un running-gag : des utilisateurs postent des photos de leurs appareils électroniques, arborant le portrait du chef de l’État en fond d’écran avec ce commentaire : « qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour ne pas se faire arrêter par al-Sissi ! »

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