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Cet article est issu du dossier «OGM : l'Afrique à tout prix»

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Agroalimentaire

Reportage : dans le Houndé, les paysans burkinabè ne veulent plus du coton génétiquement modifié

À Houndé, au Burkina, les paysans regrettent d'avoir adopté la culture des OGM. © Théo Renautl/pour J.A.

La nuit tombe sur le village de Koumbia. Réunis devant la mosquée, au bord de la Nationale 1, langue de bitume impeccable qui relie Ouagadougou à Bobo Dioulasso, une dizaine de paysans assis sur des nattes s’apitoient sur leur sort. Nous sommes dans le Houndé, au cœur de la « ceinture de coton » du Burkina Faso, et en pleine désillusion…

Ici, on produit du coton de père en fils. Mais pour combien de temps encore ? « Les dettes s’accumulent, déplore le jeune Ousmane Bikienga, 20 ans. Si ça continue, on arrêtera le coton. Ça ne rapporte rien. »

À ses côtés, Houssine Sawadogo, qui a 56 ans mais en fait 10 de plus, fait ses comptes : « Cette année, notre groupement a produit 20 tonnes. Ce n’est pas assez. Nous avons une dette de plusieurs centaines de milliers de francs CFA à la Sofitex (l’une des trois sociétés cotonnières qui se partagent le marché national). Si nous ne cultivions pas du maïs à côté, nous n’aurions rien ! »

Avec les OGM, on nous avait promis la lune, mais notre situation a empiré, explique le vieux Sawadogo

À Koumbia, on en veut à tout le monde. Aux sociétés cotonnières que l’on accuse d’imposer leur diktat et de ne s’intéresser qu’à leurs propres bénéfices. À l’Union nationale des producteurs de coton du Burkina (UNPCB), un syndicat censé défendre leurs intérêts, mais que l’on compare à une mafia. Aux responsables politiques, que l’on ne voit que le temps de la campagne électorale – « ils viennent prendre nos voix, et on ne les revoie plus jamais ».

On en veut à Monsanto aussi, la firme américaine qui a amené ici ce« satané coton Bt » (du terme latin bacillus thuringiensis), le coton génétiquement modifié que l’on cultive depuis six ans dans tout le pays. « Avec les OGM, on nous avait promis la lune, mais notre situation a empiré, explique le vieux Sawadogo. Les rendements ne sont pas aussi bons que ceux qui avaient été annoncés. La graine est plus petite, donc moins lourde – or c’est au poids que nous sommes payés. Et puis, il y a ces maladies inexpliquées qui ont touché le bétail ces dernières années… »

Lors de notre passage à Koumbia, Sawadogo, Bikienga et les autres ne savaient pas que les sociétés cotonnières envisageaient de stopper la culture du coton bt. C’était au début du mois de mars. Ils avaient bien entendu dire qu’elles étaient mécontentes parce que la qualité du coton fourni par Monsanto était moindre et qu’il se vendait donc moins bien et surtout moins cher sur le marché mondial. Mais personne n’était venu le leur expliquer, ni même les sonder.

Théo Renault/pour J.A.

Théo Renault/pour J.A.

« On ne nous a jamais rien demandé à nous, expliquaient-ils. Un jour, on nous a dit : ‘Cultivez des OGM, ce sera mieux pour vous.’ Peut-être qu’un jour, on viendra nous dire d’arrêter parce que ce sera mieux pour nous… »

À aucun moment depuis que les OGM ont été introduits au Burkina, en 2009, les paysans n’ont eu leur mot à dire. Aujourd’hui, le choix d’abandonner cette culture s’impose une nouvelle fois à eux. Certains, comme ceux de Koumbia, y sont favorables. D’autres, peut-être tout aussi nombreux, s’y opposent. Mais l’avis des uns et des autres importe peu.

« Leur parole est inaudible. C’est le système qui veut ça, un système fou dans lequel celui qui paie fixe les prix, et cela date de bien avant l’arrivée des OGM », se désole Fidèle Kientéga, un député du parti au pouvoir, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP), qui a l’habitude de comparer les cotonculteurs à des serfs.

Celui qui paie, en l’occurrence, c’est la société cotonnière qui fournit à chaque début de campagne les intrants nécessaires aux groupements de paysans. Ceux-ci ne rembourseront leur dette que lorsqu’ils vendront leur récolte. Dans ce contexte, ils n’ont pas vraiment leur mot à dire sur les semences qu’on leur propose. « La Sofitex nous dit : ‘Toi tu feras 70% d’OGM et 30% de conventionnel’, témoigne Nikodime Badoun, un producteur de Konkolekan. Si on refuse, elle dit que c’est ça ou rien. Nous sommes obligés d’obéir car nous n’avons pas les moyens de payer l’engrais et les pesticides. »

J’avais commencé en 2000, mais j’ai arrêté en 2013. Je dépensais trop en début d’année pour acheter la semence et je ne gagnais pas assez à la fin de la récolte.

Konkolekan se trouve à une vingtaine de kilomètres de Koumbia, en direction du sud. « Ici, on est en zone Bt, explique un paysan. C’est la Sofitex qui l’a décidé. » On produit donc du coton génétiquement modifié. À contrecœur, c’est une évidence. La semence est trop chère (27 000 FCFA par hectare, contre 1600 FCFA avec le coton conventionnel), et les rendements trop faibles, entend-on. Et puis, « les sols s’appauvrissent » et « les bêtes qui mangent les feuilles du coton meurent ». Monsanto promettait deux pulvérisations par an avec le coton bt, contre six, sept, voire huit auparavant. Mais aujourd’hui, « on en fait trois, voire quatre, parce que de nouveaux ravageurs sont apparus », dénonce Nikodime Badoun.

Théo Renault/pour J.A.

Théo Renault/pour J.A.

Serrés sur un banc en bois devant un enclos à bétail sans bétail, les producteurs de coton disent toute leur amertume. Certains ont fini par se résoudre à arrêter cette culture. C’est le cas de Yaya Lodoun : « J’avais commencé en 2000, mais j’ai arrêté en 2013. Je dépensais trop en début d’année pour acheter la semence et je ne gagnais pas assez à la fin de la récolte. Aujourd’hui, je fais du soja, du mil et des arachides. C’est plus rentable. »

Do Yezoum, lui, en produit toujours, mais il assure être aujourd’hui « plus endetté que jamais ». « Avant, poursuit-il, on pouvait financer des écoles. Il y en a deux ici, que nous avons fait construire grâce à l’argent du coton. Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Nous ne gagnons pas suffisamment. »

À côté de lui, son ami Yaya Barry cache difficilement sa colère. Lui est éleveur. Enfin, il l’était, comme son père avant lui, et comme son grand-père. Avant l’introduction des OGM en 2009, il possédait 50 têtes – des bœufs, des moutons et des chèvres. Aujourd’hui, il n’a plus que deux bœufs. « Toutes mes bêtes sont mortes de maladies à partir du moment où les OGM sont arrivés. J’ai eu beaucoup de fausses couches aussi. Je suis devenu cultivateur par la force des choses. Je fais du maïs et du soja maintenant. »

D’autres éleveurs disent avoir subi le même sort. Certains sont partis loin d’ici avec leurs bêtes, « là où on ne fait pas d’OGM ». Pour eux, il ne fait aucun doute que les malheurs de leurs cheptels sont liés à l’introduction du coton bt. Rien ne le prouve, rétorquent les partisans de Monsanto. Mais les paysans de Konkolekan n’ont que faire des rapports scientifiques ou des études d’impacts. Ce qui compte, c’est ce qu’ils constatent. Pour Barry, c’est tout vu : « Si je pouvais attraper celui qui a amené les OGM ici, je l’égorgerai vif. »

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