Bourse

Remise à flot, la bourse de Lagos attend son capitaine

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Politique de transparence, nouveau patron… La place boursière nigériane est en pleine restructuration. Après une année 2010 honorable, traders et analystes sont confiants pour l’avenir.

Au septième étage du gratte-ciel du Nigerian Stock Exchange (NSE) qui domine le centre-ville de Lagos, une trentaine de traders s’activent dans la salle des marchés ce jeudi 16 décembre 2010. Identifiables à leurs gilets de couleur bordeaux, ils étudient attentivement les courbes sur leurs écrans afin de déceler le moment opportun pour vendre et acheter. La sonnerie signalant la fin de la séance, à 14 h 30, va bientôt retentir. Il ne leur reste plus que quelques minutes pour finaliser leurs deals avant de rentrer dans leurs officines pour tirer le bilan de la journée et préparer les opérations du lendemain avec les investisseurs.

À Lagos, ce n’est pas la fièvre des grands jours : le tableau lumineux de la salle des marchés indique une capitalisation de 7,83 trillions de nairas (37,9 milliards d’euros), alors qu’au plus haut de l’année 2008 elle était de 12,6 trillions. « Le montant quotidien des transactions est descendu ces jours-ci à 2 milliards de nairas. En 2008, nous étions à 20 milliards », se désole Kasimu Kurfi, directeur général d’APT Securities, une grande maison de courtage qui a dû réduire ses équipes de 200 à 125 personnes depuis la crise financière qui a gravement affecté la Bourse nigériane.

« Fin 2008, les investisseurs étrangers ont retiré pas moins de 600 milliards de nairas [environ 3 milliards d’euros, NDLR]. L’indice Nigerian All Share de Lagos a perdu 45 % en 2008 et 35 % en 2009. Nous avons heureusement commencé à redresser la tête : nous terminerons 2010 avec une hausse de 20 % », indique avec soulagement Kasimu Kurfi, qui, comme la plupart de ses confrères courtiers, attend des jours meilleurs pour recruter à nouveau.

Coup de balai salutaire

Dans les couloirs poussiéreux de la tour du NSE – les bâtiments sont en train d’être rénovés -, les opérateurs interprètent la crise comme une période douloureuse d’apprentissage. « Le quasi-krach vécu à Lagos nous a donné une bonne leçon : il nous a prouvé que nous avions besoin d’autorités de régulation boursière et bancaire efficaces », juge, philosophe, Kasimu Kurfi. « Seuls les meilleurs ont survécu à la tempête boursière, il y a eu un écrémage naturel. Les investisseurs devraient revenir… à condition toutefois que le NSE mette le cap sur plus de transparence », indique pour sa part Osaruyi Ogbeide, analyste chez Financial Derivatives Company.

En effet, si sur le plan strictement financier la Bourse nigériane a réalisé en 2010 des performances honorables (voir tableau ci-dessous), pour retrouver pleinement la confiance elle doit s’extraire définitivement des accusations de mauvaise gouvernance. Le 4 août 2010, la Securities and Exchange Commission (SEC), organe de régulation boursière mené par une présidente à forte poigne, Arunma Oteh (ancienne vice-présidente de la Banque africaine de développement), limogeait brutalement la directrice générale du NSE, Ndi Okereke-Onyiuke, en place depuis dix ans, et suspendait son président, le tycoon Aliko Dangote, première fortune ouest-africaine, tous deux pour « mauvaise gestion et manque de prévoyance ».

Pour beaucoup, ce fut un coup de balai salutaire : « En prenant ces mesures radicales, Arunma Oteh a enfin montré que, à Lagos, l’organe de régulation peut mettre au pas la direction de la Bourse s’il constate un manque de transparence dans le déroulement des opérations, ce qui était manifestement le cas. C’est un excellent signal pour le marché », estime Osaruyi Ogbeide, qui note par ailleurs que cette opération a eu lieu opportunément au même moment que l’épuration des créances douteuses des banques nigérianes pilotée par le gouverneur de la Banque centrale, Lamido Sanusi.

Un ancien de l’Amex pressenti

Mais, depuis ce remaniement musclé, la désignation d’un nouveau capitaine, confiée à un comité désigné par le cabinet de conseil Accenture, a pris du retard. Ce n’est que le 2 janvier qu’il a annoncé avoir fait son choix, encore secret, qui doit être approuvé par la SEC d’ici à la fin du mois. Oscar Onyeama, ancien directeur administratif de l’American Stock Exchange (Amex, troisième Bourse des États-Unis après le NYSE et le Nasdaq), tiendrait la corde devant Bola Koko Onadele, patron de Datanet, et Yvonne Ike, ancienne vice-présidente de JP Morgan en Afrique de l’Ouest.

En attendant, les opérateurs du NSE se disent confiants pour 2011. « Une fois la nomination d’un dirigeant sérieux confirmée et l’assainissement bancaire terminé, les investisseurs étrangers, et en particulier les fonds d’investissement, vont revenir, j’en suis persuadé », assure Osaruyi Ogbeide, qui relève que l’engouement pour l’Afrique, qualifiée « d’ultime marché frontière » par les investisseurs internationaux, devrait davantage profiter à Lagos qu’aux autres places régionales, en raison de sa capitalisation plus importante (c’est la deuxième Bourse d’Afrique subsaharienne derrière Johannesburg) et de la sous-valorisation de certaines actions. « Au regard de leur cotation actuelle, des sociétés de l’agroalimentaire, de boissons et de matériaux de construction ont devant elles de belles perspectives de croissance », juge ainsi Kasimu Kurfi.

Trois défis majeurs

Certains notent aussi une professionnalisation des compétences. « Touchés par la crise, de nombreux financiers de la diaspora qui opéraient aux États-Unis et en Europe sont revenus au pays, attirés par des perspectives bien meilleures ici qu’en Occident, et nous ont permis de progresser », ajoute Kasimu Kurfi, qui indique fièrement qu’aujourd’hui, Lagos possède un système informatique de clearing (clôture comptable) plus rapide que celui de Londres.

Reste que le NSE devra résoudre trois défis majeurs. Le premier est le manque de « profondeur » du marché, c’est-à-dire de variété des produits disponibles : « Nous avons besoin d’assurances dédiées aux secteurs financiers, ou encore de produits dérivés », explique Chinenyem Anyanwu, patron de la société de courtage Dependable Securities. Deuxième challenge, celui d’une plus grande corrélation de la Bourse avec l’économie réelle : « Des secteurs nigérians importants, comme les télécoms, les mines, l’agriculture ou la prospection pétrolière en eau profonde sont absents ou très peu représentés au sein des sociétés cotées. Ce n’est pas normal ! » déplore Osaruyi Ogbeide.

Enfin, dernier défi, l’assainissement du secteur des assurances : « Comme la banque, cette activité a besoin d’une agence de régulation qui garantira aux investisseurs la solidité des entreprises et aux clients des produits d’assurances plus sérieux », estime le même analyste. Sitôt nommé, le nouveau directeur général de la Bourse aura du pain sur la planche…

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