Économie

Maroc : l’ONA et SNI fusionnent

Un hypermarché Marjane, près de Casablanca. L'enseigne appartient à l'ONA. © Alexandre Dupeyron pour J.A.

Avant la fin de l'année, l'ONA et la SNI fusionneront pour constituer un holding d'investissement non coté. Objectifs : redynamiser la Bourse de Casablanca et investir dans les marchés d'avenir.

La surprise a été totale. Et à la hauteur de l’événement annoncé le 25 mars de fusionner l’Omnium nord-africain (ONA) avec sa maison mère, la Société nationale d’investissement (SNI), deux poids lourds de l’économie marocaine aux destins et aux participations déjà bien croisés. « Nous passerons d’un groupe multimétier intégré à un holding d’investissement non coté », résume Mouatassim Belghazi, le PDG de l’ONA (voir interview p. 65). Bref, il s’agit de créer une sorte de fonds souverain focalisé sur le pilotage stratégique de ses participations, avec l’objectif de « faire émerger des champions nationaux ».

La presse économique marocaine n’a rien vu venir, si ce n’est une vague rumeur de rapprochement entre les deux mastodontes, mais sans commune mesure avec la réalité du Meccano géant révélé par Mouatassim Belghazi (voir son interview en cliquant ici). Dès le lendemain, la cotation des deux holdings et d’une douzaine de leurs filiales (Centrale laitière, Cosumar, Lesieur Cristal, Attijariwafabank, Managem, Lafarge Ciments, Sonasid…) était suspendue à la Bourse de Casablanca.

L’étonnement a été tout aussi grand à l’intérieur de l’ONA et de la SNI. L’opération a été montée dans le plus grand secret. Ce n’est qu’une semaine avant le jour J que les principaux dirigeants de l’ONA ont été mis dans la confidence. Quant à la douzaine de patrons des filiales, ils l’ont appris la veille de l’annonce, le jeudi 24 mars, à près de minuit ! C’est au cours d’un dîner qui les a tous réunis au siège du groupe, rue d’Alger à Casablanca, que Mouatassim Belghazi leur a fait part du projet titanesque.

Présent dans les mines, l’agroalimentaire, la distribution, la banque, les télécoms, l’immobilier, les énergies renouvelables…, l’ONA est le premier groupe industriel et financier du pays, avec 32 000 salariés et un chiffre d’affaires de 37,3 milliards de dirhams (DH, 3,3 milliards d’euros) en 2009, en progression de 1,9 % par rapport à 2008. Dans quelques mois, l’ONA disparaîtra, absorbé par la SNI (3,43 milliards de DH de chiffre d’affaires en 2009) qui en détient 34,88 % du capital. L’étage ONA sera écrasé et seulement 10 de ses 120 cadres iront grossir l’équipe actuelle de 8 personnes de la SNI. Les autres seront redéployés au sein des filiales.

Un actionnaire professionnel

« Le nouvel ensemble aura vocation à être un actionnaire professionnel d’entreprises cotées ou non cotées, jouant un rôle actif et créateur de valeur », explique le PDG de l’ONA. Mais avant cela, le retrait de la cote des deux titres sera enclenché en avril, à un prix établi par Jean Peyrelevade, l’ancien patron du Crédit lyonnais et président de la banque d’affaires Leonardo France. Agrémenté d’une surprime, le prix est de 1 900 DH pour l’action SNI et de 1 650 DH pour celle de l’ONA. Dans la foulée, une offre publique d’achat de l’ONA par la SNI de 32,3 milliards de DH (2,9 milliards d’euros) sera présentée aux actionnaires et prévue jusqu’en juillet. L’opération de fusion sera bouclée d’ici à la fin de l’année.

Dès le premier trimestre 2011, la structure unique cédera le contrôle de ses joyaux à la Bourse – « des sociétés autonomes qui ont atteint leur rythme de croisière », précise le PDG – pour n’en conserver que de 20 % à 40 % des actions. Attijariwafa Bank (29 % du capital est détenu par l’ONA et la SNI) et Wafa Assurance (79 %) seront concernés par cette première salve, ainsi que les participations dans l’agroalimentaire : Cosumar, dans le sucre (62 %), Lesieur Cristal (75 %), ainsi que Yawmy, un nouveau holding qui réunira la Centrale laitière (63 % du capital) et deux sociétés non cotées à ce jour, Sotherma (eaux minérales) et Bimo (biscuits).

La participation de Danone dans la Centrale laitière, fixée à 29 % dans un pacte d’actionnaires avec l’ONA, ne bougera pas. Pour les autres joint-ventures (Lafarge Maroc, Sonasid, Renault Maroc…), le nouveau holding conservera de 20 % à 50 % du capital et en abandonnera la gestion.

Une deuxième vague de cotations suivra pour les sociétés qui n’ont pas encore atteint une maturité suffisante. Elle concerne l’enseigne d’hypermarchés Marjane, Onapar dans l’immobilier, Nareva dans les énergies renouvelables et Wana dans les télécoms. Ce dernier est d’ailleurs en net redressement grâce aux 2,85 milliards de DH injectés en mars 2009 par le consortium Al Ajial-Zain, actionnaire avec 31 % du capital de l’opérateur.

Enfin, l’entité née de la fusion servira d’incubateur et soutiendra l’essor de filières nouvelles, notamment en aidant des start-up, dans des activités rentables à long terme où les investisseurs s’aventurent peu, comme l’environnement (traitement de l’eau, irrigation, etc.) et l’énergie (solaire, éolienne…).

Un projet vieux de trois ans

Si l’opération n’aboutit qu’aujourd’hui, elle est dans les tuyaux depuis trois ans et scénarisée depuis deux ans. « La fusion était prévue en 2008 mais l’irruption de la crise financière mondiale a repoussé le projet », assure un cadre dirigeant. Depuis l’origine, le projet est piloté par Hassan Bouhemou, le PDG de la SNI. C’est d’ailleurs lui qui prendra la tête du nouvel ensemble, lorsqu’il verra le jour. L’architecte en est Mounir Majidi, le président du holding royal Siger, qui détient 60 % de la SNI à travers le fonds Copropar. Pour mettre l’ensemble en musique, le bureau de Paris de la banque de conseil franco-américaine Lazard a été sollicité ces derniers mois. À la manœuvre, Vincent Le Stradic, associé-gérant, qui a monté l’ouverture du capital de Wana l’an passé.

La fusion a un triple avantage. D’une part, elle doit réduire la visibilité sur les intérêts royaux. « L’ONA, la SNI et les douze filiales cotées représentent 30 % de la capitalisation de la Bourse de Casa, mais seulement 3 % du PIB du pays. En retirant de la cote les deux holdings, la fusion permet de faire taire les rumeurs qui prétendent que 30 % de l’économie du Maroc est aux mains du roi », explique un dirigeant de l’ONA.

D’autre part, le holding unique doit se substituer à une organisation à bout de course. Dans le mode de fonctionnement arrêté en 2003, la SNI est une société financière actionnaire à hauteur de 34 % de l’ONA, lui-même chargé de gérer leurs avoirs communs.

Lourd endettement

Au fil des ans, l’ensemble a accumulé les holdings et les filiales, il a multiplié les doubles cotations entre les sociétés mères et leurs filiales (Attijariwafa Bank, Wana, Lesieur Cristal, Centrale laitière), réduisant le flottant de la Bourse et par conséquent l’intérêt des investisseurs étrangers. Le retrait de la cote de l’ONA et de la SNI devrait les inciter à revenir.

Enfin, l’endettement de l’ONA est dans le rouge (14 milliards de DH pour 30 milliards de fonds propres), réduisant la marge de manœuvre du groupe. « L’annonce de la fusion est un séisme positif. Cela libérera l’énergie de chaque filiale », anticipe le dirigeant de l’une d’elles. L’exemple de la Centrale laitière est caractéristique. Vache à lait du groupe, la société connaît des croissances à deux chiffres et un résultat net historique à 635 millions de DH en 2009 (+ 34 %) pour un CA de 5,7 milliards de DH. Très rentable, un endettement nul, elle est malgré tout bridée dans ses projets d’investissement auprès des banquiers par l’endettement de l’ONA.

Un handicap qui sera bientôt levé. L’ouverture prochaine du capital de la Centrale laitière lui facilitera l’accès aux financements. À condition que le pari de restaurer l’attractivité internationale de la Bourse de Casa soit suivi d’effet. « Il ne faut pas se voiler la face, seuls les fleurons du groupe ONA intéresseront les investisseurs internationaux. » Réponse dans moins d’un an.

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