Économie

Télécoms : virage délicat pour MTN

L’opérateur panafricain demeure le leader incontesté du continent. Pour conserver cette place, il doit se doter d’une nouvelle stratégie. En a-t-il les moyens ?

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Mis à jour le 16 mars 2010 à 12:59

Dix jours après l’annonce du départ de son PDG, Phuthuma Nhleko, programmé pour mars 2011, MTN a dévoilé ses résultats annuels, le 11 mars dernier. Des performances qui permettent à Nhleko, maître d’œuvre depuis huit ans de l’expansion à l’international du groupe sud-africain, de garder la tête haute, avec un chiffre d’affaires 2009 de 11 milliards d’euros, contre 9,9 milliards en 2008. « Nos performances dans la plupart des pays où nous sommes implantés ont été réalisées dans un contexte économique difficile et une concurrence accrue », souligne le PDG.

« Les ventes ont été multipliées par quatre ou cinq entre 2003 et 2008 », confirme Guy Zibi, patron et fondateur d’AfricaNext, cabinet conseil spécialisé dans l’économie des télécoms. Signe d’une rentabilité accrue, « le résultat opérationnel a lui aussi augmenté de 20 % en 2009 », ajoute-t-il.

Lancé en 1996 et devenu aujourd’hui la plus grande capitalisation du continent (27,3 milliards de dollars), voilà MTN conforté dans son statut de leader des opérateurs panafricains de téléphonie mobile, avec plus de 100 millions d’abonnés répartis dans 21 pays dont 16 africains, et une place de numéro un dans la plupart de ces marchés. Au nombre de ses actifs à succès figure le Nigeria, qui pèse pour 30 % du chiffre d’affaires total du groupe, juste après l’Afrique du Sud. Le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Cameroun affichent eux aussi de belles performances.

L’enjeu, pour un leader, est de conserver sa pole position. Or la concurrence grandissante sur le marché africain du mobile risque de changer la donne. Et de rendre plus aléatoire et difficile le maintien de sa belle rentabilité. Sur son marché d’origine, les perspectives pour MTN, devancé par son concurrent Vodacom, sont ainsi moins brillantes. D’après une étude publiée le 4 mars 2010 par le cabinet canadien IE Market Research, l’Arpu (le chiffre d’affaires par client) mensuel sud-africain devrait se contracter à 108 rands (10,40 euros) en 2014, contre 139 rands (13,40 euros) aujourd’hui. Selon les Canadiens, le leader national Vodacom devrait concentrer 53,2 % de parts de marché dans le mobile en Afrique du Sud d’ici à quatre ans, contre 51 % à l’heure actuelle.

Autre menace sur la rentabilité : la réduction des frais d’interconnexion. « Du coup, la pression est plus forte sur la rentabilité du segment voix », indique Binta Drave, de la banque d’affaires Exotix, basée à Londres. Sans oublier les implantations panafricaines au succès plus mitigé, comme au Soudan, opération que les investisseurs surveillent de près en espérant que ses performances vont s’améliorer, ou en Zambie.

Erosion de l’Arpu

Face à ces tendances ou à ces menaces, le groupe doit définir une nouvelle stratégie après l’ère Phuthuma Nhleko, qui fut celle de l’expansion géographique, de 2002 à 2010. Après le déploiement horizontal, place à la consolidation verticale. S’il veut maintenir sa croissance et contrer l’érosion de l’Arpu, qui affecte la plupart des pays, MTN n’a pas d’autre choix : il lui faut pénétrer de nouveaux segments de marché, notamment ceux de l’internet et de la transmission de données, dont la demande explose au point de saturer les capacités de réseau. « Le constat vaut pour tous les opérateurs télécoms », généralise Binta Drave.

MTN a déjà esquissé un mouvement en ce sens, avec plusieurs acquisitions de fournisseurs d’accès à internet (FAI) et d’opérateurs de téléphone fixe : Afnet et Arobase en Côte d’Ivoire en 2008, respectivement pour 10,2 millions et 7,7 millions d’euros. La même année, MTN s’est offert Verizon Afrique du Sud, une transaction qui ne s’est conclue qu’en 2009. Au Nigeria, VGC et XS Broadband sont tombés dans son escarcelle en 2006 et 2007. Ainsi que, fin 2005, GlobalNet au Cameroun, rebaptisé MTN Networks Solutions. Dernière emplette en date, 60 % du capital de UUNET, au Kenya, en 2009.

Concurrence indienne

Autre défi de taille : contrer la menace indienne, incarnée par l’offensive de Bharti Airtel. Après avoir courtisé par deux fois l’opérateur sud-africain, en vain, le groupe indien est sur le point de conclure le rachat – pour 7,9 milliards d’euros – des actifs subsahariens de Zain détenus par MTN. Réponse le 25 mars, date de fin des négociations exclusives entre les parties. S’il remporte la mise Zain, Bharti concurrencera directement le leader continental dans une demi-douzaine de pays (Congo-Brazza, Ghana, Nigeria, Ouganda…), avec un atout majeur, tiré de l’expertise de son marché d’origine : proposer des offres à prix cassés. De son côté, MTN est rentable grâce notamment aux grosses marges qu’il fait sur ses marchés, tandis que l’on peut s’interroger sur la capacité de Bharti à adapter sa stratégie des prix bas au continent. « À la différence de l’Inde, l’Afrique n’est pas une entité unique, elle compte des marchés très différents les uns des autres », note Thecla Mbongue, analyste chez Informa Telecoms & Media, un cabinet d’études sud-africain.

De quelle marge de manœuvre disposerait MTN en cas d’offensive de Bharti Airtel ? « Sa taille freine les possibilités de fusion », relève AfricaNext. Trop gros pour France Télécom. Peut-être Vivendi, via Maroc Télécom ? Mais le groupe français avait déjà trouvé trop cher le prix de vente des actifs de Zain, pourtant bien moins rentables que ceux de MTN…