Économie

Donald Kaberuka : « Les réformes économiques doivent mener à des réformes politiques »

Pour Kaberuka, il est nécessaire d'encourager l'intégration des marchés africains. © Vincent Fournier/J.A.

Solidarité Sud-Sud, partenaires asiatiques, négociations de contrats et implication de l'État… Le président de la Banque africaine de développement esquisse des solutions pour le continent.

Au lendemain de la révolution tunisienne, un exemple précis vient à Donald Kaberuka pour illustrer la complexité des relations qu’entretient l’Afrique avec les pays émergents. La Chine, souligne-t-il, ne s’est pas empressée d’aider la Tunisie face à sa baisse de régime au plan économique. Le modeste prêt de 150 millions d’euros alloué par l’Union européenne donnait pourtant à Pékin l’opportunité de surpasser encore une fois l’Occident et de respecter ses promesses de solidarité Sud-Sud…

Au bout du compte, ce sont la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque mondiale qui auront sauté sur l’occasion, offrant chacune à la Tunisie un prêt de 500 millions d’euros. « La Chine est intéressée par le pétrole et les minerais. Si vous n’avez ni l’un ni l’autre, elle ne s’empressera pas de vous venir en aide », résume le président de la BAD, évoquant des rapports qui sont bien loin de la théorie du « gagnant-gagnant ».

Double stratégie

Donald Kaberuka est plus intéressé par les avantages tangibles que ces partenaires peuvent lui apporter. Si, il y a dix ans, la BAD faisait appel aux entrepreneurs chinois dans seulement 20 % de ses projets de routes, aujourd’hui les Chinois construisent 60 % des axes financés par la banque. Les investisseurs européens pourraient espérer que leurs entrepreneurs nationaux aient droit à « une part du gâteau » plus importante, mais l’Afrique n’a pas de temps à perdre : « Pour rattraper la Chine, elle a besoin d’une croissance économique à deux chiffres pendant au moins vingt ans. »

Pour aider le continent à tirer profit au mieux des partenariats avec l’Asie, la BAD a une double stratégie. La première est de profiter du savoir-faire et des expériences de ces pays. La seconde est de s’assurer que les États africains obtiennent des accords intéressants lorsqu’ils négocient avec de nouveaux partenaires qui ont des vues sur les richesses brutes du continent. « Les modèles de croissance dans le monde sont en train de changer. Mais ce n’est que depuis les années 2000 que nous avons constaté cet attrait des économies émergentes, souligne Kaberuka. Il y a les pays du Golfe, l’Inde, la Chine, le Brésil, l’Indonésie et tous les pays membres du G20. Nous essayons d’apprendre de tout le monde. »

S’éloigner du modèle d’économie de marché libéral de Washington a été une libération en soi. Le prix des denrées alimentaires est en train d’augmenter sous l’influence de la nouvelle classe moyenne chinoise. Mais l’application stricte d’une doctrine d’économie libérale, combinée à des programmes d’ajustements structurels, a empêché les agriculteurs africains de profiter des retombées de cette hausse des prix. « L’État doit s’investir davantage auprès des fermiers. Je ne suis pas pour les subventions à la consommation, mais je suis un fervent défenseur du soutien à la production par l’État, si besoin est. Comme au Malawi, par exemple, où les autorités ont mis en place un soutien à la production agricole, ciblé et limité dans le temps. » 

Richesses accaparées

Le président de la BAD pense qu’il y a aussi des leçons à apprendre des pays asiatiques. Mais il rejette l’idée de l’homme providentiel par qui viendra le salut. Il cite la Tunisie, parfait exemple de « dictature scientifique ». Elle a permis à 92 % de la population tunisienne d’accéder à la propriété, elle a assuré l’accès à l’eau et à l’électricité à 84 % des citoyens, elle a encouragé l’éducation des filles… ce qui n’a pas empêché le système d’exploser. « Cette révolution ne s’est pas faite uniquement au nom du pain. Elle s’est faite au nom de la liberté, contre la corruption d’un régime qui accaparait toutes les richesses. Certains croient que l’autoritarisme politique peut conduire au développement, mais ce développement ne sera jamais durable de cette manière. Arrivées à un certain point, les réformes économiques doivent mener à des réformes politiques. »

Le problème du développement offert par les régimes autoritaires est qu’il ne bénéficie qu’à une infime élite, explique Donald Kaberuka. Pour illustrer sa foi en des réformes économiques qui profitent à tout le peuple, il prend l’exemple du Brésil. Le pays a réussi à garantir la stabilité sous le mandat du président Fernando Henrique Cardoso, et Luiz Inácio « Lula » da Silva a encouragé l’intégration sociale et une meilleure répartition des richesses. « Lula a mis en place des filets de sécurité sociaux. N’importe quel pays aux revenus moyens qui ne garantit pas l’intégration sociale se retrouve piégé. Les problèmes surgissent quand certains groupes de la société vont de l’avant et que d’autres se retrouvent abandonnés derrière. »

La clé pour tirer profit au mieux des accords avec les pays émergents, explique Kaberuka, c’est de s’assurer que les contrats concernant l’exploitation des ressources ont été mis au point par des professionnels hors pair. Il faut aussi que les États s’assurent que ces contrats sont respectés et mis en application. La BAD a ainsi lancé la Facilité africaine de soutien juridique (ALSF), une instance indépendante dont l’objectif est d’aider les pays lors de la négociation des contrats et de combattre le détournement de fonds publics. L’instance, qui propose ses conseils à des prix compétitifs, organise aussi des stages de formation gratuits. Elle est entrée en activité il y a un an. Des pays comme la Tanzanie, l’Ouganda, le Niger, le Burkina et le Rwanda ont déjà fait appel à son expertise lors de la négociation de contrats complexes concernant des accords passés avec la Chine, l’Inde ou le Brésil, dans les secteurs de l’agroalimentaire, de l’énergie ou des mines. 

Intransigeant

Pour Kaberuka, seuls des contrats mieux élaborés permettront à l’Afrique de mieux gérer l’attrait de ses partenaires pour ses ressources. « Cela ne peut pas être comme en Sierra Leone où, dans le passé, les investisseurs venaient et partaient, laissant derrière eux un gros trou dans la terre. » Le patron de la BAD est tout aussi intransigeant envers les leaders africains, qui doivent garantir la stabilité économique de leur pays. « Récemment, j’ai vu trop de gouvernements annuler des contrats signés par leur prédécesseurs. Cela tue la confiance des investisseurs. »

Mais pour commencer, précise-t-il, il faut assurer une meilleure gouvernance et encourager l’intégration des marchés africains, pour que chacun puisse profiter de la diversité du continent et de ses économies d’échelle. L’Afrique doit connaître une intégration régionale pour être capable de mieux négocier avec ses partenaires et faire décoller son économie. « Si vous additionnez les réserves de devises étrangères des pays africains, elles sont plus importantes que celles de l’Inde ! » La nature de la croissance et la redistribution des richesses qu’elle engendre sont essentielles, insiste-t-il. L’intégration sociale n’est pas un luxe, c’est une condition nécessaire au développement.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte