Justice

Affaire Karim Wade : l’État sénégalais revendique la saisie de 27 millions d’euros

Manifestation pour la libération de Karim Wade en octobre 2013 à Dakar.

Manifestation pour la libération de Karim Wade en octobre 2013 à Dakar. © AFP

Selon les avocats de l'État du Sénégal, la traque aux biens mal acquis par l'ancien "ministre du Ciel et de la Terre" aurait porté ses fruits. Mais selon les avocats de Karim Wade et de Bibo Bourgi, la justice sénégalaise chercherait à "manipuler l'opinion et à faire bonne figure".

Après avoir longtemps défrayé la chronique au Sénégal, c’est à Paris que rebondit l’affaire Karim Wade. Médiatiquement s’entend. Car d’un point de vue judiciaire, la condamnation pour enrichissement illicite du fils de l’ancien président Abdoulaye Wade est devenue définitive au Sénégal depuis août 2015. Mardi 8 mars, trois avocats de l’État sénégalais (Mes Simon Ndiaye, Félix Sow et William Bourdon) et l’agent judiciaire de l’État du Sénégal (Antoine Félix Diome) ont tenu une conférence de presse dans les locaux parisiens de PB Com International, l’agence de communication de l’ancienne journaliste Patricia Balme, par ailleurs en charge, depuis quelques mois, de la communication internationale du président Macky Sall.

Face aux journalistes, les quatre protagonistes ont annoncé avoir rapatrié dans les caisses du Trésor sénégalais près de 27 millions d’euros issus de « l’enrichissement illicite » de Karim Wade. Une somme qui comprendrait près de 19 millions provenant de la valeur de deux sociétés aéroportuaires implantées au Sénégal (AHS Sénégal et ABS SA) et 8 millions d’euros issus de la saisie de six appartements du luxueux complexe immobilier dakarois Eden Roc. Des valorisations effectuées par les experts mandatés par la Cour de répression de l’enrichissement illicite (CREI), qui avait condamné Karim Wade et sept de ses co-accusés en mars 2015.

Hommes de paille

Un début, espèrent les représentants de l’État sénégalais. Antoine Félix Diome, agent judiciaire de l’État et ancien substitut du procureur de la CREI, qui avait été le principal artisan de l’accusation dans ce dossier, a par ailleurs annoncé que des montres de luxe – saisies dans une agence bancaire à Paris – avaient été rapatriées au Sénégal. Deux appartements dans le XVIe arrondissement de Paris – l’un rue de la Faisanderie, l’autre rue Émile Ménier – font également l’objet d’une procédure de saisie. L’État sénégalais entend par ailleurs récupérer quelque 11 millions d’euros dormant sur 24 comptes bancaires actuellement bloqués à Monaco. Parmi eux, un seul au nom de Karim Wade (pour un montant de quelque 2 millions d’euros). Enfin, une procédure engagée au Luxembourg devrait permettre au Sénégal de s’approprier 842 000 dollars placés sur une assurance-vie contractée par Karim Wade.

Derrière l’avalanche de chiffres formulés à Paris, plusieurs questions restent posées quant à la provenance, à la valeur réelle et au recouvrement des sommes évoquées

Derrière l’avalanche de chiffres formulés à Paris, plusieurs questions restent posées quant à la provenance, à la valeur réelle et au recouvrement des sommes évoquées par l’État sénégalais dans ce dossier politiquement sensible. Car la majeure partie des biens immobiliers, comptes bancaires et sociétés gelés ou dont la propriété a d’ores et déjà été mutée au profit des autorités n’appartiennent pas, sur le papier, à Karim Wade et ne sont pas encore portées au crédit du Trésor.

En l’occurrence, la société aéroportuaire ABS était officiellement la propriété d’Alioune Samba Diassé (condamné mais jamais incarcéré depuis le jugement). AHS Sénégal avait pour actionnaires les frères Karim et Ibrahim Aboukhalil – alias Bibo Bourgi – et Mamadou Pouye (le premier vit hors du Sénégal, le deuxième n’a pas été incarcéré malgré une peine de prison ferme et le troisième est actuellement emprisonné). S’il est exact que la société, placée de longue date sous administration provisoire, a été ré-immatriculée au nom de l’Etat sénégalais, la holding qui en est propriétaire a engagé une procédure arbitrale devant le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (Cirdi, qui dépend de la Banque mondiale), laquelle suit son cours. De même, les appartements saisis du complexe immobilier Eden Roc, à Dakar, appartenaient officiellement aux frères Aboukhalil-Bourgi, que la CREI a considérés comme de simples hommes de paille de Karim Wade.

« Mensonge d’État » ?

Concernant les comptes bancaires à Monaco, un seul appartient nommément à Karim Wade (pour un montant de 2 millions d’euros), les autres ayant pour ayant-droits et bénéficiaires économiques le trio Karim Aboukhalil, Bibo Aboukhalil-Bourgi et Pape Mamadou Pouye ainsi que diverses sociétés dont ils sont actionnaires – ainsi que deux membres de la famille Aboukhalil-Bourgi extérieurs à l’affaire. « Ces comptes sont gelés à titre conservatoire depuis 2013 », indique Seydou Diagne, le coordinateur des avocats de Karim Wade. « Le solde cumulé de ces comptes est largement inférieur à la somme avancée par la CREI », ajoute une avocate de Bibo Bourgi. Quant aux deux appartements parisiens dans le XVIe arrondissement, l’un est la propriété de Karim Wade et un autre appartient à une SCI des frères Aboukhalil. Là aussi, les requêtes de l’État du Sénégal en vue d’une saisie n’ont pas encore été examinées par la justice française.

« Le seuls biens de Karim Wade que s’est réellement approprié l’État sénégalais sont deux des titres fonciers relatifs à la maison familiale des Wade au Point E, à Dakar, les voitures immatriculées au Sénégal au nom de mon client et des montres dont le montant n’excède pas 2 000 euros, affirme Me Diagne. Quant aux biens gelés, il s’agit d’un compte à Monaco, d’une assurance-vie au Luxembourg et d’un appartement à Paris. » Selon l’avocat, qui dénonce « une manipulation et un mensonge d’État », « l’accusation, qui évoquait initialement un patrimoine d’un milliard d’euros, se gargarise aujourd’hui d’avoir récupéré moins de 2,5 millions d’euros ».

« C’est troublant de voir les avocats du Sénégal se rendre à Paris pour justifier une condamnation pénale lors d’une conférence de presse en présence de l’agent du Trésor, ironise quant à lui un avocat de Bibo Bourgi. D’autant que le même jour, à la même heure, nous plaidions pour notre client un ultime recours devant la Cour suprême. Ni les avocats ni l’agent judiciaire de l’État n’étaient présents. Avaient-ils pressenti que l’après-midi même, la Cour nous débouterait ? »

Une chose est sûre : cette fin de non-recevoir de la Cour suprême marque l’épilogue judiciaire de l’affaire Karim Wade sur le sol sénégalais. Quant à ses rebondissements médiatiques, rien n’est moins sûr.

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