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Maghreb : le ramadan, une question de management

Mis à jour le 10 août 2011 à 16:08

Pendant le mois sacré du ramadan, les entreprises adoptent une organisation particulière. En Algérie, au Maroc ou en Tunisie, chacune a sa méthode pour traverser cette période, en tenant compte des obligations des clients, des partenaires… et des salariés.


« Pendant le ramadan, le Maghreb entre dans une période de consommation mais pas de production », constate Alioune Guèye, consultant en management à Casablanca. Et cette année, avec le mois de jeûne qui tombe en août, l’économie sera d’autant plus impactée que le tourisme, secteur phare de la région, va être lourdement touché. Ainsi, en Algérie, une baisse de 50 % du chiffre d’affaires de l’hôtellerie et de la restauration est attendue ce mois-ci.

Sans pour autant remettre en question cette pratique religieuse profondément ancrée dans la culture locale, les entreprises sont confrontées à un véritable défi de management pour assurer la continuité de leurs services ou, au contraire, les interrompre.

« Alors que le prix moyen d’un repas dans notre restaurant d’entreprise tourne autour de 25 dirhams (2.20 euros), nous déboursons plus de 35 dirhams, soit 40% de plus, pour le repas de rupture du jeûne. » Dirk Van Leuwen, directeur général de Webhelp (Maroc)

Sur le plan social, la période est sensible. Les directeurs des ressources humaines le savent : leurs salariés sont attachés à la solidarité dont l’entreprise fait preuve pendant le ramadan… lequel est souvent vu comme un moyen de renforcer la cohésion du personnel. « Dans les usines, le f’tour [repas de rupture du jeûne, NDLR] et un panier de ramadan sont offerts, énumère Samir Toumi, directeur général de Team Consulting, un cabinet algérien de conseil en ressources humaines. Des sociétés comme Djezzy ou Hyundai installent des raïma [tentes traditionnelles] dans lesquelles des spectacles sont donnés pour les salariés et leurs familles. D’autres, comme la Société générale, font des soirées de team building pour leurs cadres. »

Au Maroc, en Tunisie et en Algérie, aucune loi ne régit spécifiquement les horaires des entreprises pendant le ramadan. La seule limitation est celle de la durée légale de travail hebdomadaire (44 heures au Maroc, 48 en Tunisie, 40 en Algérie, mais avec possibilité d’heures supplémentaires majorées). Cela laisse les entreprises relativement libres dans leur gestion des emplois du temps.

Flexibilité.

Au Maroc, pays très pratiquant, le mois de jeûne est un sujet d’organisation discuté en entreprise. « Je vois le ramadan comme un outil de management : les adaptations et les concessions que nous offrons à nos salariés sont largement compensées par ce qu’ils nous donnent en retour en flexibilité pendant le reste de l’année », juge Karim Tazi, patron de Richbond, fabricant de meubles implanté à Tanger et Casablanca (1 200 salariés).

Dans la Tunisie de l’après-révolution, les milieux d’affaires sont plus circonspects, et certains patrons plus craintifs devant l’émergence de revendications islamistes. « Chacun fait comme il veut avec ses convictions religieuses, mais cela ne doit pas avoir d’impact sur notre production », estime Moncef Sellami, PDG du groupe de composants automobiles OneTech (2 500 salariés), qui considère que le ramadan est d’abord un mois de travail. « Les chefs d’entreprise veulent rattraper le temps perdu pendant la révolution », analyse Moncef Khander, consultant en management.

En Algérie, seul pays du Maghreb où un sondage a été effectué sur le sujet (voir encadré ci-dessous), l’institut Abassa pointait en 2007 des disparités au sein de la population : les femmes jeûnent plus que les hommes, les ruraux plus que les citadins, les bas revenus plus que les salaires élevés. Par conséquent, les secteurs qui comptent le plus d’ouvriers, de femmes et de ruraux sont ceux pour lesquels le sujet est le plus crucial.

Dans les centres d’appels, les aménagements d’horaires sont plus difficiles à obtenir.

L’industrie manufacturière est en première ligne en la matière. « Dans nos ateliers de fabrication, nous prenons acte de la modification du rythme de vie de nos ouvriers, explique Karim Tazi, de Richbond. Ainsi, nous avons négocié avec nos salariés le remplacement de l’équipe d’après-midi [14 heures-22 heures] par une équipe de nuit [22 heures-6 heures], qui commence après la rupture du jeûne. Le personnel peut ainsi se reposer l’après-midi, les femmes sont moins stressées par la préparation du f’tour, et nous ne perdons pas en productivité. Quant au personnel administratif, il travaille une heure de moins pendant le ramadan, mais une heure de plus un autre mois. »

Au sud du Sahara, la vie ne s’arrête pas pendant le ramadan

« Au Sénégal, l’impact du ramadan est moins prégnant qu’au Maroc, la vie ne s’arrête pas », estime le Franco-Sénégalais Alioune Guèye, patron du cabinet de conseil Afrique Challenge, à Casablanca. Certaines sociétés mettent cependant en place des mesures pour garder une bonne qualité de service, en s’appuyant notamment sur la minorité chrétienne, qui représente entre 6 % et 12 % de la population. C’est le cas du centre d’appels TRG de Dakar (237 salariés) : « Nous avons 30 % de chrétiens parmi nos salariés. Pendant le ramadan, nous les affectons prioritairement à la réception d’appels internationaux, sur des contrats où le service ne saurait tolérer aucune interruption, même à l’heure de la rupture du jeûne », détaille Oumar Gning, directeur des ressources humaines (DRH).

Les entreprises sénégalaises ont aussi l’habitude de cotiser pour améliorer le ndogou (repas de rupture du jeûne, en wolof) et favoriser la cohésion sociale : « Cette année, nous avons donné 450 000 F CFA [686 euros, NDLR] à la commission constituée pour le ramadan. Avec ce pécule, ajouté aux cotisations des salariés, elle achète dattes et laitages, prépare les plats traditionnels et les redistribue », précise Oumar Gning.

Laïcité. Au Mali, très majoritairement musulman, les entreprises affichent leur attachement à la laïcité : « Nous nous conformons aux horaires réglementaires de l’été, de 7 h 30 à 16 h 30, et n’organisons pas de manifestation particulière à cette occasion », affirme Mohamed Mansouri, DRH adjoint de la Société des télécommunications du Mali (Sotelma).

La même attitude prévaut au Tchad, qui compte environ 55 % de musulmans et 35 % de chrétiens  : « En été, la plupart des travailleurs finissent à 16 heures, soit deux heures avant la rupture du jeûne, explique Mahamat Adoum Ismaël, président de Cotontchad. C’est amplement suffisant pour s’y préparer. Nous ne prévoyons ni changements d’horaires, ni panier de ramadan, d’autant que nous comptons une majorité de chrétiens sur nos principaux sites, dans le sud du pays. »

Certains industriels qui fabriquent des produits non périssables, comme Procter & Gamble en Algérie et au Maroc, s’organisent pour « surproduire » pendant les deux mois qui précèdent le ramadan. Ils négocient une livraison anticipée à leurs distributeurs, qui prennent en charge un stock plus important à cette saison. Autre stratégie : la fermeture d’usine. C’est le choix du groupe pharmaceutique algérien Saïdal (4 200 salariés) : « Comme le ramadan tombe pendant la période de congés annuels, nous avons incité 70 % de nos salariés à partir en vacances en août et en profitons pour assurer la maintenance. Du coup, plus de perturbations de la production », se félicite son PDG Boumediène Derkaoui. La même option a été prise à l’usine Renault de Casablanca, stoppée du 1er au 22 août.

Incitations

Dans le bâtiment, l’activité est souvent limitée l’après-midi, pour éviter les accidents dus à la fatigue des jeûneurs. Mais pour ne pas être en retard, certains chantiers installent un éclairage nocturne pour bétonner après la rupture du jeûne. Mais là encore, c’est « donnant-donnant » : les ouvriers marocains du bâtiment, qui vivent souvent loin de leur famille, acceptent ce système en échange de trois semaines de congés après l’Aïd el-Fitr (fin du ramadan) et l’Aïd el-Kébir (fin du pèlerinage).

Dans le secteur des centres d’appels, les aménagements d’horaires sont beaucoup plus difficiles à obtenir auprès des clients internationaux. Mais certaines sociétés ont mis en place un système incitatif pour maintenir la qualité de service : « Nous faisons signer à nos salariés des contrats de travail stipulant des horaires normaux pendant le ramadan, indique Mohamed Cherkaoui, président d’Outsourcia, à Casablanca. Mais pour les remercier, nous leur offrons une prime, en moyenne de 1 000 dirhams [88 euros], soit plus de 25 % du salaire mensuel. »

Certains vont plus loin : « Nous offrons non seulement une prime, le f’tour et des animations, mais nous organisons aussi une tombola, dont les tickets sont distribués en fonction de l’assiduité, avec à la clé une voiture à gagner », indique Dirk van Leeuwen, directeur général de Webhelp, qui compte dix centres d’appels dans le royaume chérifien. Cette politique représente d’après lui plus de 12 % de la masse salariale totale mensuelle, mais elle lui permet une fidélisation de ses employés, cruciale dans le secteur.

Dans la restauration professionnelle, la gestion du staff est planifiée longtemps à l’avance : « Nous observons une baisse de 50 % de notre activité à cette saison », indique Loubna Serraj, de Sodexo Maroc, qui favorise la prise de congés à cette période. Au prestigieux hôtel de La Mamounia, à Marrakech (800 salariés), ce sont les célibataires qui sont mis à contribution pour servir le f’tour aux clients, en raison de leurs obligations familiales jugées moins importantes. À chaque entreprise sa recette.

Et en France ?

Dans l’Hexagone, la pratique religieuse des musulmans est en hausse : d’après une enquête de l’Institut français d’opinion publique (Ifop) pour le quotidien La Croix, 71 % des musulmans de France ont déclaré jeûner pendant le ramadan 2011, contre 60 % en 1989. Du coup, les grandes entreprises qui emploient de nombreux musulmans pratiquants s’intéressent à la question : sur 393 directeurs des ressources humaines interrogés par l’Ifop en 2008, 26 % indiquaient avoir aménagé leurs horaires de travail pour des « raisons religieuses », et 44 % avoir accordé des congés pour « fêtes religieuses » (toutes confessions confondues). Certains industriels, dans l’automobile et le nucléaire, ont notamment pris l’habitude d’affecter les jeûneurs aux équipes de nuit.