Économie

Afrique : le groupe indien Bharti trouve enfin la bonne tonalité

L’opérateur veut s’emparer des actifs subsahariens de Zain. L’affaire paraît bien partie pour ce champion du modèle low cost. Verdict le 25 mars.

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Mis à jour le 23 février 2010 à 17:28
La troisième tentative pourrait être la bonne. À l’affût d’une opportunité africaine depuis trois ans, le géant indien Bharti Airtel, riche de plus de 121 millions d’abonnés, est plus proche que jamais de conclure. Le 14 février, le groupe koweïtien Zain a indiqué avoir accepté son offre « pour engager des discussions exclusives jusqu’au 25 mars au sujet de la vente de ses filiales africaines », soit ses quinze implantations subsahariennes. Et si ces nouvelles fiançailles africaines de Bharti avortaient, comme ce fut le cas à deux reprises avec MTN ? La dernière fois, en 2009, sa tentative de fusion-acquisition avec le numéro un d’Afrique du Sud avait braqué les autorités de ce pays qui, à l’idée de perdre un fleuron national, avaient opposé leur veto. Or là, plus question d’actif stratégique pour Zain qui, désireux de se recentrer sur son cœur de cible, le Moyen-Orient, a déjà mis sur le marché ses opérations africaines. L’an passé, Vivendi lui en avait offert 10,5 milliards de dollars. Pas assez cher au goût du vendeur, qui en réclamait 12,5 milliards.

À croire qu’il a depuis revu ses ambitions à la baisse. La facture présentée à Bharti – conseillé par le fonds koweïtien Global Investment House et la banque britannique Standard Chartered – est assez proche de ce qu’en proposait Vivendi. Pour engranger les quelque 42 millions d’abonnés que compte Zain en Afrique subsaharienne (62 % de son portefeuille clients), soit quasi 10 % du total des abonnés mobile du continent, le groupe indien doit débourser 10,7 milliards de dollars (7,9 milliards d’euros).

« Pack » panafricain

Bonne opération ? Les avis sont mitigés. À la Bourse de Bombay, l’action Bharti a fondu de 15 % dans les deux jours qui ont suivi l’annonce. « D’un certain point de vue, c’est une bonne affaire, nuance Russell Southwood, patron de Balancing Act, cabinet de consultants dans les télécoms. En Afrique, l’opportunité d’une opération multipays se fait rare. » Le « pack » panafricain de 15 pays est séduisant. Reste que « ce n’est sûrement pas une opération rentable à court terme », tranche Guy Zibi, patron du cabinet de consulting Africa Next Investment Research. Assurément moins que l’opportunité MTN en 2009, un deal deux fois plus cher (plus de 23 milliards de dollars), mais plus attractif avec « une meilleure sélection de pays », de l’avis d’un expert. Tous jugent le prix, qui valorise chacun des 42 millions d’abonnés à 250 dollars, trop élevé. D’autant que Zain a exclu de la vente deux pays qu’il assimile à la catégorie Moyen-Orient : le Soudan, 12 % à lui seul du chiffre d’affaires du groupe (642,8 millions de dollars) et qui a généré 263,6 millions de dollars de bénéfice net à la fin septembre 2009 ; et le Maroc, où il détient 31 % du capital de Wana. Dans sa corbeille subsaharienne, « la moitié des implantations en valent la peine », estime Guy Zibi. Dont la Zambie, le Burkina, la Tanzanie, le Malawi et le Niger.

La rentabilité de plusieurs d’entre elles est mise à rude épreuve. Au troisième trimestre 2009, selon Guy Zibi, « sept de ces opérations accusaient des pertes ». Même le vaste Nigeria – 16 % des revenus du groupe en septembre 2009 – est sous-performant, affaibli par une féroce guerre des prix et par un coût mensuel des opérations de réseau qui est le plus élevé du continent : 7 500 dollars par station de base (antennes-relais), contre 2 000 à 4 000 dollars ailleurs en Afrique. Au Kenya, Zain devrait afficher environ 30 millions de dollars de pertes en 2009, contre 100 millions en 2008. Résultat : « Les actifs subsahariens, qui ne comptent que pour 15 % des bénéfices nets de Zain, mobilisent plus de 75 % de ses dépenses d’investissement », note Africa Next.

Mais alors, pourquoi cet intérêt de Bharti ? À l’étroit dans ses frontières, malmené par la guerre des prix (moins de 1 centime d’euro la minute d’appel) à laquelle se livre sa douzaine de concurrents, le groupe indien cherche un nouveau relais de croissance. Il n’est pas le seul, une offensive indienne plus large pointe depuis 2006. Les deux groupes publics MTNL et BSNL étaient du consortium qui a négocié sans succès, fin 2009, 46 % du capital de Zain. Tous deux ont aussi posé leur candidature à la privatisation de Zamtel. Présent à Maurice, MTNL lorgne le Nigeria et le Zimbabwe. Au Kenya, Essar s’est offert 49 % d’Econet et vient d’acquérir 51 % de Warid Ouganda et de Warid Congo pour 160 millions de dollars. De son côté, Tata, actionnaire du câble sous-marin Seacom, est monté à 56 % du capital du sud-africain Neotel.

« Bharti espère transposer à l’Afrique son business model », explique Matthew Reed, analyste chez Informa Telecom, basé à Dubaï. Spécialiste du modèle low cost, le groupe indien a ses atouts. À commencer par sa taille, un avantage concurrentiel dans le secteur. Il affiche aussi une marge d’Ebitda (excédent brut d’exploitation) de 40 %, l’une des plus élevées au monde dans le secteur, malgré un Arpu (revenu moyen par abonné) rogné à moins de 200 roupies (environ 3 euros) en juin 2009. Ses aptitudes à mettre la pression sur ses fournisseurs pour négocier des prix bas et à adapter son offre aux segments de population les plus pauvres (tarification à la seconde…) jouent pour lui. Enfin, sa capacité à optimiser ses coûts et à générer des profits s’appuie sur les économies d’échelle, obtenues notamment grâce à l’outsourcing de toute la gestion du réseau.

Perspectives prometteuses

À plus long terme, les pays subsahariens, dont le taux de pénétration du mobile est souvent inférieur à 40 %, offrent de juteuses perspectives. La croissance du mobile en Afrique, si elle a ralenti, demeure la plus élevée au monde. À charge pour les investisseurs de s’engager sur le long terme.

Or Bharti n’a pas la pression qu’ont exercée les principaux actionnaires de Zain, le puissant holding koweïtien Kharafi (11,47 % du capital a minima) et le fonds souverain Kuwait Investment Authority (25 %), désireux, eux, de rentabilité et de plus-values rapides. Le groupe indien peut compter sur un partenaire solide, Singapore Telecom, actionnaire du groupe à hauteur de 30,5 %. A priori, Bharti a les moyens de faire les investissements nécessaires, condition sine qua non de la réussite de son opération africaine. Reste que, si le deal se conclut, il sera d’emblée confronté à un défi : un nécessaire rebranding pour imposer sa marque. Une opération coûteuse et périlleuse en termes d’image et de fidélisation client. Difficile pour les abonnés, déjà confrontés à l’été 2008 à l’uniformisation de la marque Zain, de s’y retrouver.

« Être issu d’un pays émergent ne garantit pas le succès », prévient par ailleurs Russell Southwood. Les groupes indiens, qui brassent du volume pour dégager des bénéfices, vont buter sur une concentration géographique différente de la population subsaharienne. « Il ne faut pas qu’ils arrivent en pays conquis, insiste Guy Zibi. À beaucoup d’égards, le marché africain est tout aussi difficile que le marché indien, sinon plus. » La preuve avec Warid (groupe Abu Dhabi), présent en Asie, qui vient de céder la majorité de son capital au Congo et en Ouganda à Essar.