Finance

Crise de la dette : l’analyse politiquement incorrecte de Carlos Lopes

Le directeur par intérim de la Banque Guinéenne de Développement avait ouvert en Thaïlande un compte en Utoken, une monnaie virtuelle. © Ervins Strauhmanis/Flickr

Alors que la question de la soutenabilité de la dette revient au goût du jour, Carlos Lopes, secrétaire exécutif de la Commission économique pour l’Afrique, publie une analyse passionnée et originale sur les antécédents et la viabilité de l’endettement des États africains.

« Le monde semble étreint par la peur psychologique d’une autre crise mondiale de la dette qui se profile à l’horizon”, écrit dans une nouvelle tribune Carlos Lopes.

Selon l’expert bissau-guinéen, cette situation tient en partie à “l’effet domino de la forte réduction des taux d’intérêt de cinq banques centrales – Danemark, Suisse, Banque centrale européenne, Japon et Suède”, mais surtout à “la non-viabilité d’un modèle de dépenses publiques conçu pour une courbe démographique qui n’existe plus”, avec une population vieillissante, moins active et moins productive.

De fait, estime le secrétaire exécutif de la CEA, les taux d’intérêts négatifs instaurés par plusieurs banques centrales de l’OCDE reviennent à “payer les banques pour qu’elles conservent l’argent” et laisserait penser que ces pays “ne croient pas en l’avenir ». Une voie que les pays africains devraient bien se garder de suivre, insiste Carlos Lopes.

Le surendettement que l’Afrique a connu autrefois n’était pas seulement le fruit de la mauvaise gouvernance.

Bousculer les idées reçues

Dans son plaidoyer, Carlos Lopes retrouve le ton exaspéré de son étude de 1994 « Enough Is Enough! : For an Alternative Diagnosis of the African Crisis » (Ça suffit ! Pour un autre diagnostic de la crise africaine – PDF) et bouscule bien des idées reçues sur l’histoire économique des pays africains.

« Contrairement à l’idée répandue que beaucoup voudraient faire admettre, le surendettement que l’Afrique a connu autrefois n’était pas seulement le fruit de la mauvaise gouvernance, de la corruption ou des conflits qui y régnaient », écrit Carlos Lopes.

Selon lui, ce surendettement « était également dû à la géopolitique de la guerre froide, à la médiocrité des politiques budgétaires des pays industrialisés, à leurs taux d’intérêt réels négatifs qui incitaient les pays en développement à emprunter avec frénésie, ainsi qu’à la facilité d’accès au crédit – en particulier pour les pays exportateurs de pétrole – qui, à la lumière des événements ultérieurs, aidait vraisemblablement les pays industrialisés à s’adapter aux deux chocs pétroliers des années 70 ».

L’effet dévastateur des fluctuations de change et les mesures protectionnistes sur les marchés internationaux ont contribué à créer « un cercle vicieux » pour les pays africains, amenés à « contracter de nouveaux prêts pour rembourser les anciens », souligne Carlos Lopes, qui rappelle que les États de la région consacraient jusqu’à 40 % de leurs recettes d’exportation au service de la dette dans les années 90.

Quelle crise de la dette ?

Se penchant sur la situation actuelle, Carlos Lopes s’interroge sur la réalité de la « pression de la dette » à laquelle seraient exposés les pays africains.

Il faut noter, souligne l’économiste, que « le ratio de la dette extérieure totale au PIB du continent est en fait en baisse depuis le consensus de Monterrey de 2002 qui a enclenché le processus d’allègement de la dette par l’initiative en faveur des pays pauvres très endettés (initiative PPTE) et l’initiative d’allègement de la dette multilatérale (IADM) ».

Si la dette extérieure totale du continent est estimée à 37,1 % du PIB de la région fin 2015, « le ratio de la de dette extérieure nette au PIB n’est que de 1 % », remarque-t-il. Ce ratio a même été négatif depuis 2006 en raison des réserves internationales du continent, écrit Carlos Lopes.

La dette publique totale de l’Afrique atteignait 38 % du PIB continental en 2014, contre près de 111 % pour les pays de l’OCDE et 230 % pour le Japon. « D’où vient alors que d’aucuns parlent de pression de la dette ? » en Afrique, s’interroge le patron de la CEA.

Les pays africains, des « emprunteurs raisonnables »

Dans son analyse, Carlos Lopes n’exclut pas les dangers des défauts de paiement – « toujours périlleux ».

Il conteste cependant avec force l’idée selon laquelle la hausse des émissions obligataires souveraines des pays africains (18 milliards de dollars depuis 2006) serait le fait de « gouvernements incompétents […] en train d’accumuler des dettes à des niveaux intenables ».

Il s’agit plutôt à ses yeux « d’emprunteurs raisonnables profit[a]nt de la faiblesse des taux d’intérêt pour financer leur croissance ».

Certes, l’impact de la volatilité des taux et des marchés de changes sur les finances des pays africains a été mal anticipé, reconnaît Carlos Lopes, qui estime ces coûts à jusqu’à 10,8 milliards de dollars de pertes sur les obligations souveraines africaines émises en 2013 et 2014.

Certes encore, admet l’économiste bissau-guinéen, la chute des cours des matières premières peut « influer considérablement sur la dette souveraine », mais, insiste-t-il, « les pays africains ne doivent pas être soumis à des contraintes ou des privations excessives » qu’il s’agisse de leurs recours aux marchés de la dette ou lors de la restructuration de leurs emprunts.

S’il souligne le besoin de mécanismes « cohérents » pour la gestion de futures crises de la dette souveraine, Carlos Lopes s’oppose à une solution qui viendrait à privilégier encore plus les créanciers.

« La viabilité de la dette ne peut être assurée que si toutes ses composantes sont traitées de façon globale lors de sa restructuration et si un mécanisme clair est mis en place pour amener toutes les parties prenantes à trouver un consensus sur les moyens de combler les failles de l’architecture financière », avertit Carlos Lopes.

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