Banque

Bank of Africa change… mais pas trop

Aux commandes de Bank of Africa depuis le 1er janvier, le groupe marocain BMCE Bank n'entend pas faire de révolution. Sa priorité: la bonne gouvernance et la maîtrise des risques.

Le 6 mai, à Casablanca, Mohamed Bennani passait son grand oral. PDG de Bank of Africa (BOA) depuis quatre mois, il présidait son premier conseil d’administration. Non loin de lui, Brahim Benjelloun-Touimi, désormais numéro deux du marocain BMCE Bank, l’actionnaire majoritaire de BOA. Mais aussi Paul Derreumaux, fondateur du groupe panafricain il y a trois décennies et son patron jusqu’à la fin de l’année dernière. Le moment est crucial pour Mohamed Bennani. Son prédécesseur a conclu son long mandat par de nouveaux succès et lui a laissé une belle machine : rien à voir avec la « banque-casino » et les placements trop risqués proposés par beaucoup d’institutions internationales et même, désormais, par des établissements africains, notamment au Nigeria.

Pas de rupture

Le produit net bancaire a augmenté de 24 %, à 202 millions d’euros. Les bénéfices ont progressé d’un peu moins de 30 %, à 44,5 millions d’euros. Surtout, et même si l’année 2009 avait été bien moins bonne, le groupe n’a pas été frappé, comme nombre de ses confrères subsahariens, par un effondrement des résultats et des ratios. Il a prouvé sa solidité tout en poursuivant sa politique d’expansion territoriale prudente, avec le rachat d’établissements à Djibouti et au Ghana et une nouvelle implantation en RD Congo. Il est désormais présent dans quatorze pays subsahariens. Tout cela, Mohamed Bennani le sait. Pas question pour lui de prôner une quelconque rupture avec le passé. « Depuis son entrée au capital de BOA, BMCE ne déroge pas à cette logique de partenariat, explique un banquier subsaharien. Ce n’est pas une prise de contrôle hostile, il n’y a aucune volonté de révolutionner un groupe bancaire qui, s’il a encore beaucoup de marge de progression, a montré sa viabilité. » 

Vents difficiles

Pour l’actionnaire marocain, il y a deux chantiers principaux. Le premier est le seul à susciter l’inquiétude parmi les membres du conseil d’administration. Dans tous les esprits plane la décision de l’agence de notation Fitch Ratings, début avril, de placer sous surveillance la note des filiales béninoise et nigérienne, cotées à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM), à Abidjan, et très liées à l’économie ivoirienne, en crise. Au détour de son rapport, l’agence a lâché que l’exposition de BOA Bénin, la plus importante filiale du groupe, représentait 1,57 fois le capital de la banque… De quoi craindre un défaut important de la Côte d’Ivoire sur sa dette. Malgré ces vents difficiles, le groupe se veut rassurant auprès de ses actionnaires. Mais aujourd’hui encore, difficile d’en savoir davantage quant à la santé de BOA Côte d’Ivoire – la troisième de ses filiales par le total de bilan – et des autres banques du groupe exposées aux risques ivoiriens.

Au-delà de ces difficultés conjoncturelles qui pourraient lourdement impacter la performance de BOA pour 2011, il existe un autre chantier pour l’actionnaire marocain, mais à moyen terme : celui de la gouvernance. Premier objectif : renforcer le holding de tête du groupe, basé juridiquement au Luxembourg et physiquement au Mali. Créé à l’origine uniquement pour gérer les participations des fondateurs du groupe, sous le nom d’African Financial Holding, il n’a jamais réellement joué un rôle de holding bancaire, d’où la multiplication des participations croisées au sein du groupe. Devenu BOA Group il y a quelques années, il devrait voir son rôle se renforcer. Tout d’abord en augmentant considérablement, et en plusieurs étapes, ses fonds propres. Mais également en s’étoffant. « Quatre directions nouvelles ont été créées au sein du holding, notamment dans l’audit et le contrôle de gestion, explique un administrateur. La volonté est de renforcer la gouvernance et les bonnes pratiques. »

Les équipes ne sont pas en cause. Contrairement à son concurrent marocain, Attijariwafa Bank, qui place systématiquement à la tête de ses filiales africaines un manager issu de ses propres rangs, BMCE joue la carte locale. Depuis sa prise de commande, Mohamed Bennani n’a pas fait débarquer une armada de managers marocains dans les couloirs de BOA. Seul compte pour lui la mise en place de procédures modernes de contrôle des risques à tous les niveaux. 

Businessmen locaux

Le nouvel actionnaire majoritaire semble aussi avoir intégré la stratégie capitalistique de Bank of Africa. Les partenaires historiques que sont les agences de développement française Proparco et néerlandaise FMO restent de solides appuis.

De la même manière, BMCE n’entend pas, à ce jour, dévier d’un grand axe : l’association avec des hommes d’affaires locaux. BOA a en effet toujours compté de puissants chefs d’entreprise à son capital : Yérim Sow (Sénégal), Boureïma Wankoye (Niger), José-Dominique Loko (Bénin) ont un jour, parmi bien d’autres, figuré au tour de table du groupe.

BMCE poursuit l’histoire. Samuel Dossou Aworet, négociant international et ex-« Monsieur Pétrole » de feu Omar Bongo Ondimba, a ainsi réinjecté 1,5 million d’euros dans BOA au moment même où BMCE en prenait le contrôle. Avec environ 4 % du capital, il est désormais le principal actionnaire individuel du groupe, après le fondateur, Paul Derreumaux. Le Malien Mossadeck Bally, patron de la chaîne hôtelière Azalaï, est également de la partie, de même que la famille de l’ancien président de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD), Aboubacar Baba Moussa.

Tout en gardant ses « partenaires » locaux, BMCE semble toutefois décidé à disposer désormais de la majorité du capital de ses filiales, ce qui n’a pas toujours été le cas, loin s’en faut. Depuis 2010, BOA Group dispose ainsi de plus de 50 % des parts de BOA Bénin. Et il a pris directement le contrôle majoritaire d’AmalBank, au Ghana.

L’implantation dans ce pays ouest-africain anglophone était à l’étude depuis longtemps. Elle illustre à merveille la stratégie du groupe : acheter des établissements de taille moyenne sur des marchés où les prix restent encore accessibles. BMCE, dont les comptes n’affichent pas une santé insolente, ne devrait rien changer à ce principe de prudence. Peu probable donc de voir BOA débarquer au Nigeria. En revanche, tous les observateurs du monde bancaire scrutent son déploiement en Afrique centrale francophone, après le premier pas en RD Congo. Des implantations au Cameroun, au Gabon, au Tchad et en Centrafrique permettraient enfin au groupe de faire le pont entre ses deux grandes zones d’implantation : l’Union économique et monétaire ouest-africaine et l’Afrique de l’Est anglophone, Madagascar en plus. 

Prudence

Le groupe doit également densifier son réseau. À l’exception des filiales malgache et béninoise (une centaine d’agences à elles deux), la plupart de ses entités ne disposent que d’une quinzaine de succursales chacune. Le développement de ce réseau sera l’une des conditions du succès commercial de BOA. Le groupe, qui a déjà dopé ces dernières années son offre à destination de la classe moyenne africaine, compte notamment sur l’activité habitat pour croître.

Restera alors à mettre en place l’étage supérieur de la fusée : le rapprochement annoncé entre BOA et BMCE Bank International, qui porte depuis Londres les activités de marché à l’échelle mondiale et intégrera également à ses activités la banque de détail en Europe. Un étage pour l’instant bien lointain. BMCE Bank International reste un trou financier et a littéralement plombé les comptes de BMCE en 2009 et 2010. Difficile donc de croire, au moins à court terme, qu’un rapprochement puisse avoir lieu entre un groupe qui a fait ses preuves et délivre chaque année des performances plutôt régulières, et une institution londonienne qui s’est cassé les dents sur les marchés financiers. Encore une histoire de lutte entre l’institution prudente et la banque-casino ! 

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