Société

L’argent des Africains : Rodrigue, étudiant burkinabè – 117 euros par mois

Rodrigue a participé aux cortèges qui ont conduit à la chute de Blaise Compaoré (photo d'illustration). © Theo Renaut / AP / Sipa

Rodrigue* a 24 ans. En plus de ses journées passées à l'université, ce jeune étudiant burkinabè très engagé se démène pour s'offrir un avenir à la mesure de ses ambitions. Pour ce nouvel épisode de notre série sur l'argent des Africains, il nous a ouvert son portefeuille et nous a raconté ses espoirs, pour lui comme pour son pays.

Depuis quelques jours, Rodrigue a les yeux rivés sur l’écran de son ordinateur. Si sa rétine n’en décolle pas, c’est qu’il attend avec impatience les résultats de ses examens universitaires, mais aussi de précieux renseignements pour faire aboutir sa demande de bourse.

Un financement dont dépendra l’avenir du jeune homme de 24 ans, né et élevé à Ouagadougou. Issu d’une famille modeste, Rodrigue sait que sans cette bourse, il n’aura d’autre choix que de poursuivre son cursus à l’université publique Ouaga 1 Professeur Joseph Ki-Zerbo, où il termine sa licence de lettres modernes. Un cursus que le jeune homme aimerait éviter.

Impliqué dans la vie politique

« Clairement, l’université publique est maltraitée. Les dirigeants savent bien que le cursus n’est pas satisfaisant, puisqu’ils envoient leurs enfants étudier en Europe », s’indigne le jeune burkinabè, très impliqué dans la vie politique de son pays. Comme d’autres étudiants, Rodrigue était présent dans les cortèges ayant entraîné la chute de Blaise Compaoré en 2014. Un an et demi plus tard, il descendait à nouveau dans les rues pour s’opposer au coup d’État du général Diendéré.

« La jeunesse du Burkina s’est mobilisée et nous resterons sur nos gardes ! Il faut que Roch Marc Christian Kaboré investisse dans l’éducation, ce n’est pas possible d’étudier dans ces conditions : les professeurs nous délaissent pour enseigner dans des universités privées où ils sont mieux payés. Par leur absentéisme, ils nous font perdre du temps dans notre cursus et de l’argent en frais d’inscription », enrage Rodrigue, qui peine justement à financer ses études.

Son objectif : réunir 1 524 euros pour une école privée 

Bien décidé à quitter l’université publique l’an prochain, Rodrigue ne sait pas encore s’il pourra débourser le million de franc CFA – soit 1 524 euros – réclamé pour s’inscrire dans le master de l’université privée convoitée. Des frais d’inscription beaucoup plus élevés qu’à l’université publique, où un an d’étude en master sans bourse coûterait 914 euros à Rodrigue, qui a déboursé cette année 22 euros pour s’acquitter des frais d’inscription de sa licence.

Malgré l’investissement nécessaire, Rodrigue n’en démord pas : le jeune homme se démène pour avoir sa place dans ce master de relations internationales et communication pour assouvir son ambition, travailler dans la diplomatie.

Des petits boulots pour 95 euros par mois

Alors pour atteindre son objectif, le Burkinabè enchaîne les petits boulots. Comme la plupart des étudiants, il donne des cours à domicile et occupe également un poste de surveillant dans un établissement scolaire. Chaque mois, ces deux activités lui rapportent 65 euros.

À côté, Rodrigue est aussi journaliste-stagiaire depuis deux ans. Une activité non payée, à l’exception de quelques conférences de presse rémunérées qui peuvent lui rapporter 30 par mois dans le meilleur des cas, explique-t-il, en référence à une pratique journalistique répandue sur le continent.

29 euros par mois pour aider ses parents

Un pécule que Rodrigue peine à mettre de côté : les besoins de la famille passent avant ses économies. « Je prends en charge les céréales. En général, j’en ai pour 7 euros par mois », estime Rodrigue, qui cotise aussi pour la construction de la maison familiale. « Je me fixe pour objectif de donner jusqu’à 22 euros par mois », poursuit-il.

Sans son aide, ses parents n’auraient pas les moyens de faire aboutir leur projet. Son père donne des cours à domicile, sa mère a perdu son travail en 2011. Raison pour laquelle Rodrigue a dû quitter leur domicile il y a deux ans, faute de place au sein du Célibatorium familial, du nom de ces habitations composées d’une chambre commune et d’un salon. « Je suis accueilli gracieusement par une famille du voisinage que je connais depuis mon enfance », souffle Rodrigue, qui assure voir chaque jour ses parents.

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266 euros de bourse universitaire annuelle

Pour les aider au maximum, le jeune homme mène une vie d’ascète. « Je ne fais pas la fête, puisque ce que je mets de côté ne suffit pas. Je reste sérieux pour atteindre mes objectifs », assure Rodrigue, qui limite aussi ses dépenses téléphoniques à l’achat de 2 euros de crédit grand maximum par mois. Malgré ces efforts et sa bourse annuelle de 266 euros, l’étudiant fait face à des dépenses incompressibles.

Chaque mois, il dépense environ 10 euros pour le restaurant universitaire et 14 euros pour le reste de son alimentation. Mais à 38 euros l’unité en moyenne, ce sont surtout les manuels universitaires que ses professeurs lui demandent d’acheter qui grignotent sa bourse. Pour se déplacer, Rodrigue dépense aussi 22 euros par mois pour remplir le réservoir de sa moto qu’il doit aussi parfois réparer (environ 3 euros par mois). « Ma bourse ne suffit pas pour payer mon année universitaire », constate-t-il.

Pour concilier ses ambitions à celles de sa famille, Rodrigue cherche donc un emploi stable. Mais le contexte économique ne l’aide pas. « C’est très difficile en ce moment de trouver un travail fixe », souffle le Burkinabè.

Alors en attendant ses résultats pour les derniers semestres, l’étudiant limites ses dépenses au minimum pour davantage consacrer ses économies à sa famille. Des efforts qui ne suffisent pour l’instant pas à rassembler la somme nécessaire au master convoité. « Je ne peux pas beaucoup économiser pour mon projet de master. J’ai peu d’espoir de pouvoir me le payer », admet Rodrigue.

*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressé. 

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