Politique

[Reportage] Burundi : dans le Bujumbura rural, « être jeune, c’est un crime »

Dans la commune de Mukike, où 7 corps ont été retrouvés enterrés, en janvier 2016.

Dans la commune de Mukike, où 7 corps ont été retrouvés enterrés, en janvier 2016. © Landry Nshimiye/J.A.

Dans les collines qui entourent la capitale burundaise, la tension est palpable. Les descentes de l'armée sont fréquentes et les arrestations nombreuses. Parfois pour quelques heures, parfois pour plus longtemps... Reportage dans ces montagnes où, aujourd'hui comme par le passé, on parle à voix basse.

Dans la capitale, ils suscitent inquiétudes ou espoirs, selon que l’on se situe dans le camp du président, Pierre Nkurunziza, ou dans celui de ses opposants. Les rebelles dont on parle tant, mais que personne, pour l’heure, n’a jamais vus viendront peut-être des monts vertigineux du « Bujumbura rural » qui surplombent la ville. C’est du moins ce que l’on pense dans les quartiers contestataires, où l’on subit jour après jour la répression des forces de l’ordre. Ce que l’on attend aussi, avec autant d’impatience que d’appréhension.

« La nuit, les rebelles sont maîtres des montagnes », croit savoir un analyste politique. Selon une source diplomatique, plusieurs incursions y ont été enregistrées ces dernières semaines, ainsi que des embuscades contre des convois de l’armée. Il est vrai que ces collines haut perchées sont, pour des groupes armés, un terrain de jeu idéal. Boisées, difficiles d’accès, riches en eau et en vivres et situées tout près de la capitale, elles ont dans le passé servi de places imprenables aux rebelles du CNDD-FDD (Conseil national pour la défense de la démocratie Forces de défense de la démocratie) de Pierre Nkurunziza, aujourd’hui au pouvoir, et des FNL (Forces nationales de libération) d’Agathon Rwasa. « Ici, pas de palu, juste la grippe », clame-t-on comme une fierté.

Les hommes qui entourent Nkurunziza, pour la plupart des anciens maquisards, sont bien placés pour savoir que dans ces monts se joue une partie de leur survie. Voilà pourquoi, à en croire ceux qui y vivent, la pression y est tout aussi forte que dans les faubourgs de la capitale. « Les patrouilles de l’armée sont fréquentes. Et il y a régulièrement des arrestations », constate un chef de colline qui a requis l’anonymat.

« Mes enfants ne faisaient pas de politique. Ils avaient juste manifesté en avril »

Près de chez lui, une vielle dame est seule pour faire tourner le bistrot familial, une bicoque de tôle et de bois. En quelques mois, elle a vu quatre de ses enfants (trois garçons et une fille) et son mari, un ancien militaire, fuir le pays et se réfugier en Ouganda. « Ils étaient harcelés. Notre maison a été fouillée. Mon mari a été arrêté plusieurs fois. On lui reprochait de ravitailler les rebelles et d’avoir des armes. Tout cela est faux. Mes enfants ne faisaient pas de politique. Ils avaient juste manifesté en avril (contre le troisième mandat, ndlr). » « Être jeune, c’est un crime aujourd’hui », réagit un homme qui sirote une bière près du bar.

A Ijenda, un village niché au cœur d’une autre colline, il n’est pas difficile de trouver, à la sortie de la messe, des personnes qui ont été arrêtées et incarcérées quelques heures ou quelques jours, puis libérées, souvent, selon elles, après avoir versé une rançon. C’est le cas d’Innocent (prénom d’emprunt), un militant des droits de l’homme, arrêté alors qu’il avait rendu visite à trente jeunes détenus. C’était au mois de mai. « Les policiers m’ont pris et m’ont tabassé. Je suis resté un mois et deux semaines en prison, puis j’ai été libéré sans avoir jamais vu un juge. Il n’y avait pas de dossier sur moi ».

Les rebelles ? On en parle, mais entre soi, dans le secret des maisons

Ici, des gens ont fui : le député, membre d’un parti d’opposition, l’Uprona, un administrateur communal, lui aussi membre de l’Uprona, d’autres opposants, un enseignant, de nombreux jeunes… « Les gens ont peur et moi aussi, confie le chef d’une des collines de la zone qui se dit apolitique, même s’il a milité, dans le passé, dans un parti d’opposition, et qui refuse, comme tous les autres, de témoigner à visage découvert de peur d’en subir les conséquences. J’ai reçu des menaces. Les Imbonerakure (le surnom donné à la jeunesse du parti au pouvoir, ndlr) me surveillent. Le soir, je ne sors plus. A 18 heures, je suis chez moi. » Il dit avoir entendu de ses propres oreilles un officier crier dans un bar qu’il allait tuer tous les Tutsis, parce qu’il les hait, tout simplement…

AP/SIPA

Réfugiés burundais dans le camp Nduta de Kigoma, en Tanzanie, le 29 décembre 2015. © AP/SIPA

Les rebelles ? On en parle, mais entre soi, dans le secret des maisons, jamais dans les bars, et encore moins devant un étranger. Mais il y a ces jeunes qu’on évoque à voix basse, qui ont été arrêtés non loin de là, dans la colline de Mayuyu, par une patrouille de l’armée commandée par un officier redouté dans toute la région. C’était le 12 décembre, au moment même où des dizaines d’hommes (des rebelles, jure le pouvoir) étaient exécutés à Bujumbura, au lendemain d’une attaque armée contre des camps militaires de la capitale. Ces jeunes-là, au nombre de sept, n’avaient rien fait, jurent leurs familles. Leurs corps ont été retrouvés dans la commune de Mukike, dans le lit d’une rivière, entre des bananiers et un champ de thé. Ils étaient ligotés et portaient des traces de torture. Certains, selon ceux qui les ont enterrés de leurs propres mains, avaient la langue coupée. Des allégations impossibles à vérifier.

Devant les talus de terre fraîchement remuée que l’on présente ici comme leurs tombes, des grands-mères s’indignent. « Ils avaient tous moins de 20 ans », jurent-elles. Depuis, elles citent l’évangile selon Matthieu et comparent la situation de leur pays à celle de la Judée au temps d’Hérode, ce roi qui, par crainte de perdre son trône, donna l’ordre de tuer tous les garçons de moins de deux ans.

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