Diasporas

RDC : est-ce la diaspora qui sauvera le Congo ou l’inverse ?

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D'origine congolaise, Philippe-Alexandre Sondji Mulanza Kating est né et a grandi à Bruxelles. Depuis un peu plus d'une année, il a décidé de rentrer s'installer à Kinshasa où il travaille et vit désormais.

Vue aérienne du parc des Virunga, en RDC. © AP/SIPA

« Ah, mais c’est très bien, vous êtes rentré au pays. C’est courageux de votre part. La diaspora sauvera le Congo, j’en suis convaincu. Avec des gens comme vous ! ». Depuis des mois, j’entends des phrases de ce type. 

On me les assène à longueur de temps, à tous propos. Je n’ai jamais su comment réagir tant cette assertion est gênante. Elle me met et m’a toujours mis mal-à-l’aise. À force, j’ai commencé à y penser, y réfléchir et chercher l’origine de cette gêne. Congolais de la diaspora, qu’ai-je réellement à apporter à ce pays qui soit si flagrant ? En méditant cette question finalement mal posée, une idée renversant son postulat m’est simplement venue – véritablement évidente, elle : c’est le Congo qui m’apporte quelque chose. Esquissé à gros traits, ce pays m’offre ce que je n’ai encore jamais eu : une histoire commune, une aventure collective, une appartenance, une identité, un clan, des racines profondes, une place, du sens.

On me parle du Congo depuis ma naissance. On me l’a expliqué en long et en large, décrit, raconté. On m’a dit que j’étais un fils du Kongo. Ce pays, je l’ai imaginé avec un affect sentimental extrêmement puissant. Ces graines semées depuis ma plus prime jeunesse dans le tréfonds de mon âme germent, éclosent et s’épanouissent depuis mon retour. C’est une seconde naissance, consciente celle-ci. En ce sens, j’ai toujours cultivé une profonde humilité à l’égard de ce pays, de sa population si diverse et, dès lors, n’ai aucunement la prétention de donner de leçons ni d’avoir grand-chose à apporter en propre.

Cette diaspora congolaise qui rentre chez elle, je la fréquente.

Fabien, 29 ans : « J’ai grandi à Paris. Je suis rentré pour mon père. Mon frère travaille à New-York et n’a pas l’intention de vivre en Afrique. Ma mère et ma sœur vivent au Canada et viennent ici en vacances. Mes parents sont séparés. J’étais le seul à pouvoir continuer les affaires de mon père qui s’est remarié. Je m’ennuyais à Paname. Et toi, c’est quoi ton histoire ? » ; Apolline, 30 ans : « Je bossais à Londres et suis sortie avec un mec qui voulait rentrer travailler au Congo. Je l’ai suivi. Je ne sais pas ce que je ferai les prochaines années mais je rentrerai vivre en Belgique à un moment. Et toi, c’est quoi ton histoire ? » ; Steve, 28 ans : « J’ai étudié et vécu à Londres. Je suis du Katanga utile. J’ai toujours gardé la nationalité et voulais rentrer au pays. Il y a tellement de choses à faire ici. Pourquoi pas Kin ? C’est une ville un peu agitée pour un Katangais mais comme j’ai vécu à Londres, je n’ai aucun problème. Et toi, c’est quoi ton histoire ? ».

La diaspora est d’abord et avant tout le récit d’un déracinement, d’une coupure, d’une déchirure

Diane, Paul, Mambo, Jean … autant d’histoires différentes mais, au fond, si proches, similaires. Elles sont les déclinaisons d’un même phénomène, le déracinement. La diaspora est d’abord et avant tout le récit d’un déracinement, d’une coupure, d’une déchirure. Ce phénomène est violent, douloureux. Qu’on l’ait choisi ou qu’on en soit le fruit. Les uns le vivent mieux que les autres. Se sentir étranger dans le pays où on est né, on a grandi, vécu ses premières émotions, ses premiers émerveillements ; connu ses premières désillusions, ses premiers chagrins ; noué ses amitiés les plus intenses est un paradoxe d’une profondeur insondable. Etre un étranger dans le pays qui vous a façonné est invinciblement incompréhensible pour qui ne l’a vécu.

Toutes ces histoires, tous ces destins diasporiques créent certes une intimité particulière mais une rivalité aussi. Nous jouons dans la même division. Certains connaissent bien le Congo d’autres moins ou pas du tout. Ensuite, ce retour, nous le vivons chacun à sa manière. Les raisons qui nous ont poussés à rentrer sont diverses. Les uns galéraient en Europe ou en Amérique durant leurs études, ne trouvaient pas de travail ou l’avaient perdu.

Rentrer est l’occasion de se refaire, de changer de quotidien, de fuir un continent en mal d’idéal

Rentrer est l’occasion de se refaire, de changer de quotidien, de fuir un continent en mal d’idéal. D’autres y voient l’accomplissement d’une quête existentielle, un devoir filial, la réintégration d’une lignée ancestrale, la réappropriation d’un héritage. D’autres encore, opportunistes assumés, sautent sur l’occasion de s’en mettre plein les poches et mener grand train. Souvent, c’est un savant mélange de tout cela. Irréductibles, indéfinissables, tels sont les motifs qui président à un tel choix. Le constat est pourtant le même : comment s’intégrer, se réintégrer à cette complexe société congolaise qui, elle-même, nous considère comme des étrangers ?

« Diaspourrie »

Les congolais de RDC, ceux du cru, ne sont pas de fervents admirateurs de cette diaspora. Ils ne l’apprécient pas. Ils la voient revenir – pour eux arriver – et accéder plus rapidement à des postes pour lesquels, malgré leurs dix, quinze années d’expérience, on n’aurait jamais pensé à eux. Les vicissitudes du pays, la diaspora ne les a, en général, pas subies ou justement fuies. Les affres de la guerre, les pillages, les viols, les millions de morts, elle en a pris connaissance en lisant les dossiers spéciaux consacrés à la RDC du Monde diplomatique ou par la famille restée au pays. On peut comprendre qu’ils l’aient mauvaise de voir ce retour – pas si noble ou désintéressé – de cette diaspora prétendument providentielle dont on n’arrête pas de leur tympaniser les oreilles. Ce qui se construit, c’est un Congo sans ou malgré eux. Ils s’en sont juste rendu compte. Ces Congolais qui la détestent ou la jalousent, je les comprends finalement. Ils l’appellent la diaspourrie.

Indéniablement, l’image qu’elle véhicule est celle d’une caste fermée, d’un monde vivant reclus dans la République de la Gombe, à Ma Campagne, à Mont Fleury, à UTEX. Catholique, elle fréquente les mêmes églises qui, le dimanche, rassemblent le bottin mondain de la capitale. C’est la foire aux vanités. Une arène de fauves aussi. L’apparence et un matérialisme hallucinant y règnent en maître absolu dans ce pays où une telle pauvreté a pignon sur rue. Sans filtre, cru, brut de décoffrage, le contraste violent qui en découle laisse incrédule. Arrogante, vaine, imbue d’elle-même, elle singe les Belges d’hier, les grands du monde d’aujourd’hui. Pourtant, cette indécence n’est pas l’apanage de Kinshasa ni du Congo. Cette diaspora se décline et ne peut tout uniment, indistinctement être clouée au pilori. Laissons-lui, laissez-nous le bénéfice du doute.

Envisagés plus largement, l’uniformisation, l’abrutissement à marche forcée des différentes sociétés et cultures, finalement, c’est la diaspora – d’où qu’elle vienne – qui en est le principal vecteur. Celle-ci tient le rôle de métastases dans ce cancer mondial qui n’en finit pas de tuer les particularismes, les identités noyés dans une humanité conceptuelle bien abstraite alors qu’il existe des peuples et des hommes bien réels, eux.

« C’est la diaspora qui sauvera le Congo » n’ont-ils de cesse d’asséner. Sans doute est-ce pour toutes ces raisons que je ne peux plus les entendre, les phrases de ce type. Elles auront cependant eu le mérite d’éclairer l’imposture dans laquelle, pour l’instant, je me trouve.

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