Diplomatie

Ali Vaez : « L’Iran et l’Arabie saoudite sont voués à rester rivaux, mais ils n’ont pas besoin d’être ennemis »

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Mis à jour le 05 janvier 2016 à 17h00
Le 3 janvier, les Iraniens ont manifesté contre l'exécution en Arabie Saoudite du leader religieux chiite Nimr Baqer Nimr .

Le 3 janvier, les Iraniens ont manifesté contre l'exécution en Arabie Saoudite du leader religieux chiite Nimr Baqer Nimr . © Vahid Salemi/AP/SIPA

Le ton ne cesse de monter entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Ali Vaez, analyste senior sur l’Iran à l’International crisis group (ICG) explique, dans cette interview, les répercussions de ce conflit.

Le 2 janvier, l’Arabie saoudite connaissait sa vague d’exécutions la plus massive en 35 ans : 47 condamnés étaient décapités ou fusillés, tous accusés de terrorisme. Parmi eux, 43 activistes sunnites liés à Al Qaïda mais aussi quatre dignitaires religieux chiites dont le très respecté Cheikh Nimr Baqr al-Nimr qui avait été une figure de la contestation née dans la province chiite orientale du royaume quand ont débuté les révolutions arabes en 2011. Virulent critique de la dynastie au pouvoir et de son régime, le cheikh al-Nimr avait toujours publiquement condamné le recours à la violence et prôné l’action pacifique pour que sa communauté, 10% de la population saoudienne, ne soit plus discriminée et marginalisée.

Indignation aussi immédiate que vive

Liban, Yémen, Bahreïn, Irak  : l’indignation dans les pays où vivent de fortes communautés chiites a été aussi immédiate que vive. En Iran, où le clergé chiite domine l’État, l’exécution du soi-disant terroriste a fait l’effet d’une bombe : l’ambassade d’Arabie saoudite a été attaquée et incendiée et la diplomatie iranienne a promis que Riyad « paiera un prix élevé  » pour son geste. Dans la foulée, l’Arabie saoudite, Bahreïn et le Soudan ont rompu leurs liens diplomatiques avec Téhéran. Déjà très dégradée par les conflits de Syrie, d’Irak et du Yémen qui ont pris une forte teinte sectaire et où les deux puissances rivales sont engagées, la situation régionale pourrait-elle dégénérer davantage avec l’exécution du cheikh al-Nimr ? Dans cette interview, Ali Vaez, analyste senior sur l’Iran à l’International crisis group (ICG), commente l’événement et ses conséquences possibles.

Jeune Afrique : Au-delà du motif juridique donné, quelles sont les raisons profondes qui ont amené Riyad à exécuter le dignitaire chiite ?

Ali Vaez : Les motivations saoudiennes ne sont pas claires. Cependant, l’exécution du Cheikh al-Nimr a, sans aucun doute, détourné l’attention du malaise économique qui touche l’Arabie saoudite, résultat de la chute des cours du pétrole et de la guerre catastrophique qu’elle mène au Yémen et qui a abouti dans une impasse.

On peut aussi y voir des représailles aux récents progrès des alliés russes et iraniens d’Assad en Syrie, comme un message d’intransigeance aux contestataires chiites et un gage de piété à l’establishment religieux sunnite. Mais, au-delà de sa motivation, l’exécution d’un éminent clerc chiite à l’heure où culminent les tensions sectaires dans la région est aussi contre-productive que la relative passivité des autorités iraniennes lors de l’attaque vengeresse par des manifestants de l’ambassade saoudienne à Téhéran.

Qu’est-ce que l’International crisis group recommanderait aux autorités saoudiennes pour répondre aux revendications de la communauté chiite ?

Les chiites d’Arabie saoudite doivent être mieux intégrés à la société du pays. Les autorités seraient bien avisées d’écouter les leaders chiites non-violents, de respecter les droits des chiites et de faire un effort pour répondre à leurs demandes légitimes. La répression ne fera qu’enflammer davantage la situation.

L’émotion causée dans le monde chiite par cette exécution était-elle voulue, ou plutôt envisagée comme un dommage acceptable  ?

Les Saoudiens auraient dû savoir à quel point ce geste serait susceptible d’enflammer la région. La même chose serait arrivée dans le monde sunnite si Téhéran avait exécuté un grand mufti sunnite. Que ce soit par négligence ou par agressivité, c’était une provocation inutile à l’heure où la région a plus besoin que jamais d’inverser l’escalade de la violence.

Les deux camps n’ont aucune envie de perdre le contrôle de la situation et de voir leur guerre froide dégénérer en un conflit brûlant. Mais ils continuent de renforcer leur engagement dans les guerres par procuration qu’ils se livrent dans la région. La tension atteignant de nouveaux sommets, ils courent aujourd’hui plus que jamais le risque d’une confrontation directe qu’ils ne veulent pas. Quoiqu’il arrive, l’exécution d’un seul homme va affecter très négativement les vies de beaucoup d’autres dans la région, c’est le plus tragique de cette affaire.

Des contacts diplomatiques entre Téhéran et Riyad sont évoqués sporadiquement. La paix et la bonne entente sont-elles possibles entre la république islamique chiite et le royaume wahhabite ?

La relation entre l’Iran et la Turquie propose un modèle constructif

Ils sont voués à rester rivaux, mais ils n’ont pas besoin d’être ennemis. La relation entre l’Iran et la Turquie propose un modèle constructif  : alors que Téhéran et Ankara sont dans des camps opposés dans la plupart des conflits de la région, les deux capitales agissent avec la maturité que leur imposent leurs intérêts commerciaux partagés. Hélas, il n’y a pas de liens économiques significatifs entre Riyad et Téhéran mais une autre réalité est qu’aucune de ces deux puissances ne pourra dominer seule la région ou s’imposer militairement dans leurs guerres par procuration. Fatalement, Saoudiens et Iraniens devront parvenir un jour à un compromis pour trouver un modus vivendi. Et le plus rapidement ils y parviendront, le plus de vies seront épargnées dans la région.

Quelles sont les conséquences de cette dangereuse rivalité pour les États arabes d’Afrique qui ne sont pas, contrairement à ceux du Moyen-orient, partagés entre sunnites et chiites  ?

Les réactions en Afrique seront également nuancées

Comme dans le Golfe, certains se rangent clairement au côté de l’Arabie saoudite à l’instar de Bahreïn, quand d’autres se montrent plus prudents, les réactions en Afrique seront également nuancées. En Afrique du Nord, l’Égypte, le Soudan (qui a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran) et le Maroc sont déjà résolument dans le camp saoudien, alors que l’Algérie et la Tunisie cherchent une certaine neutralité. Au Moyen-Orient, la Syrie, l’Irak, le Liban, le Yémen et Bahreïn vont continuer d’être, et maintenant plus que jamais, les théâtres de la guerre par procuration que se mènent l’Iran et l’Arabie saoudite. Mais ceci ne modifiera toutefois pas l’équilibre des puissances dans la région. Les sphères d’influence de Riyad et Téhéran n’ont pas évolué depuis des années.

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