Santé

Saïd Aïdi : « La Tunisie a d’excellents médecins mais des infrastructures vieillissantes »

Le ministre de la Santé Saïd Aïdi saluant une des touristes blessés dans l'attentat du Bardo à Tunis le 18 mars. © Torkhani/AP/SIPA

Cité comme un exemple sur le continent africain, le système de santé tunisien n'en connaît pas moins une certaine dégradation. Dans une interview accordée à Jeune Afrique, le ministre de la Santé publique, Saïd Aïdi, explique les failles du système et la priorité accordée au traitement des maladies chroniques.

Ministre de la Santé publique depuis janvier 2015, Saïd Aïdi est avec Néji Jelloul, son collègue de l’Éducation, l’un des ministres les plus en vue du gouvernement d’Habib Essid.  À 54 ans, ce diplômé de Polytechnique Paris incarne le renouvellement des élites qui s’est produit après la Révolution du 14 janvier 2011. Sollicité par Mohamed Ghannouchi, le Premier ministre du gouvernement de transition installé peu après le départ précipité de Zine El Abidine Ben Ali, ce « technocrate » auteur d’une brillante carrière dans le privé devient, pour dix mois, ministre de la Formation professionnelle et de l’Emploi.

En avril 2012, il s’engage en politique aux côtés du parti El Joumhouri (le parti Républicain). En juillet 2013, il rejoint Nidaa Tounes, le parti de Béji Caïd Essebsi. Investi tête de liste de la circonscription Tunis II pour les élections du 26 octobre 2014, il rafle 5 des 8 sièges mis en jeu et devient « le député le mieux élu » du pays.

Sa nomination à la Santé avait été accueillie avec scepticisme. En quelques mois, au fil de visites surprises très médiatisées dans les hôpitaux, il a dissipé les doutes de ceux qui craignaient qu’il ne se laisse dévorer par son administration (90 000 agents, la deuxième plus importante après l’éducation). Aujourd’hui, celui qui a fait de la lutte contre l’absentéisme et le laisser-aller ses chevaux de bataille est plébiscité par les usagers du service public. Au Parlement, il a réussi à sanctuariser un budget conséquent de 1 milliard et 751 millions de dinars. 2016 sera pour lui une année charnière : il dévoilera les axes de son ambitieux plan de réforme de la santé. Il s’en explique pour Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Le système de soins tunisien a longtemps été cité en exemple sur le continent africain, mais il souffre aujourd’hui d’une certaine dégradation. Quels sont ses points forts et ses points faibles ?

Saïd Aïdi : Les points forts résident d’abord dans la qualité des ressources humaines. La Tunisie a formé d’excellents médecins et la médecine est le secteur le plus avancé en Tunisie. Les indicateurs de santé restent bons, voire excellents. Les points faibles sont d’abord à chercher du côté des infrastructures qui ont vieilli et n’ont pas été suffisamment rénovées car l’État n’a pas assez investi.

Depuis 2011, le secteur de la santé publique est sous pression, en raison de la gratuité des soins aux indigents, qui est un des acquis fondamentaux de notre modèle social

Le déséquilibre médical entre les régions est un autre motif de préoccupation, mais ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie. Au cours de ces dix ans écoulés, le système de santé n’a pas assez pris en compte les évolutions démographique et sociologique (le vieillissement de la population), qui entraînent déjà une hausse des maladies chroniques. Il faudra y remédier.

Enfin, il y a l’impact « social » de la Révolution. Depuis 2011, le secteur de la santé publique est sous pression, en raison de la gratuité des soins aux indigents, qui est un des acquis fondamentaux de notre modèle social. En effet, le nombre de bénéficiaires de ces prestations gratuites ou réduites a presque doublé en quatre ans, et se monte à 850 000. C’est un vrai défi. Les établissements publics se retrouvent déficitaires, leur gouvernance est impactée, les caisses sociales doivent mieux compenser, sinon, tout le système va péricliter. Les finances de la santé pour tous doivent être remises en débat.

Les usagers se plaignent de la dégradation des conditions d’accueil, de l’insalubrité et du laisser-aller qui règne dans certains services. Vous l’avez constaté de visu au cours de vos nombreuses visites d’inspection. Comment expliquer ce relâchement ?

J’ai noté certaines dérives, heureusement pas partout. Le laisser-aller au niveau des services de l’État ne date pas d’hier, il préexistait à la Révolution et s’est amplifié depuis à cause du climat général qui régnait dans le pays. Aujourd’hui, mon rôle est de rappeler que nous sommes au service du citoyen, que nous devons mettre l’intérêt des institutions au-dessus de tout, sans quoi nous ne réussirons pas à regagner la confiance des Tunisiens. Je m’y emploie avec force et détermination. Restaurer l’autorité de l’État est impératif, si nous voulons ensuite pouvoir réformer…

Les dispensaires et les centres de soins de base, qui sont défaillants, n’assurent plus leurs missions élémentaires

Vous souhaitez améliorer la qualité des soins et de l’accueil dans les établissements et en même temps diminuer les coûts. N’est-ce pas contradictoire ?

Non. Une meilleure gouvernance et une meilleure organisation doivent permettre de réduire les coûts liés au gaspillage. Je pense aux médicaments ou aux examens. Il y a beaucoup de choses à faire au niveau de la médecine de première ligne. Les dispensaires et les centres de soins de base, qui sont défaillants, n’assurent plus leurs missions élémentaires.

Des patients souffrant d’hypertension artérielle, qui pourraient être pris en charge par ces centres, sont dirigés vers les hôpitaux régionaux, où on va multiplier les examens inutiles d’un service à l’autre, faute de coordination. Une meilleure organisation de l’accueil, un renforcement de la première ligne et un travail en réseau entre ces différents établissements permettront de réduire non pas les soins, mais le coût des soins.

Quelles sont vos priorités en matière de santé publique ?

D’abord, accorder la priorité à la prévention des maladies chroniques et au suivi des patients. On sait que le cancer sera un risque majeur pour la décennie à venir, on doit travailler à un dépistage précoce du cancer du sein. On doit aussi anticiper les maladies liées au vieillissement, qui seront un enjeu majeur pour les années à venir.

Enfin, il faudra mettre le paquet sur certaines affections, comme par exemple l’hépatite C. Son taux de prévalence est de 1 % environ, soit 100 000 patients. S’ils ne sont pas traités, cette prévalence augmentera, compte tenu du mode de transmission. Ces traitements sont onéreux, mais ne rien faire sera encore plus onéreux. Aujourd’hui, des solutions existent. Nous avons décidé d’un plan d’éradication de l’hépatite C sur une période de 8 ans, le programme démarrera en 2016, c’est une bataille décisive.

Aujourd’hui, telle qu’elle est pratiquée, l’APC fait du mal à l’hôpital, ce constat est largement partagé

L’APC – l’Activité Privée Complémentaire -, est une des questions les plus sensibles pour les usagers comme pour les soignants. Ce dispositif dérogatoire, qui autorise les médecins spécialistes du public d’effectuer deux demi-journées de consultations privées par semaine, est source de nombreux abus. Allez-vous le revoir ou le supprimer ?

Il ne doit pas y avoir de sujet tabou. Nous allons engager une vraie réflexion sur la réforme du statut de la fonction publique hospitalière. Aujourd’hui, telle qu’elle est pratiquée, l’APC fait du mal à l’hôpital, ce constat est largement partagé. On ne pourra pas continuer sous la forme actuelle. Les abus contribuent à détruire le lien de confiance qui est sensé unir le citoyen et l’hôpital public, et, à l’intérieur de l’hôpital, ils créent des tensions et des dérives.

Dans un premier temps, il faudra veiller à un respect strict de la réglementation qui existe. Chacun y prendra sa part, les établissements du privé, qui font appel à des spécialistes du public, seront tenus de ne pas cautionner les dérives. Soyons clairs, tous les médecins qui pratiquent l’APC ne sont pas en dérive, bien au contraire, mais les abus doivent cesser. À terme, il faudra faire évoluer l’APC – pas nécessairement la supprimer, mais réfléchir posément et sans parti-pris à la question, tout en étant conscients que l’écart de rémunération entre les spécialistes du public et le privé pose réellement problème.

Donc l’APC évoluera. À quelle échéance ?

Au cours de l’année 2016, certainement.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Fermer

Je me connecte