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Reed Brody : « Le procès Habré prouve que la société civile africaine n’est pas vouée à l’impuissance »

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Mis à jour le 21 décembre 2015 à 18:27

Hissène Habré amené de force à l’ouverture de son procès, le 20 juillet 2015 à Dakar. © Ibrahima Ndiaye/AP/SIPA

Reed Brody, porte-parole de l’ONG Human Rights Watch, revient sur la première phase du procès d’Hissène Habré devant les Chambres africaines extraordinaires à Dakar. La dernière ligne droite de ce procès historique débutera au mois de février 2016.

Apres plus de trois mois d’audiences et l’audition de 93 témoins ou experts, le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), qui siègent à Dakar, entamera début 2016 sa dernière ligne droite. À partir du 8 février se succéderont les réquisitions du Parquet et les plaidoiries des parties civiles et de la défense, en présence d’un accusé qui aura observé le silence depuis le début de la procédure.

Impliqué au côté des victimes du régime Habré depuis plus de quinze ans, Reed Brody, ancien avocat new-yorkais devenu porte-parole de Human Rights Watch, a pris ses quartiers à Dakar depuis le début des audiences. Il revient pour Jeune Afrique sur la première phase de ce procès qualifié d’historique.

Jeune Afrique : Quels ont été, à vos yeux, les moments les plus marquants de ces mois d’audiences?

Reed Brody : Ce que je retiens avant tout, ce sont les témoignages de ces quatre femmes qui avaient été déportées dans un camp, dans le nord du Tchad, en 1988. Là-bas, elles ont été réduites à la condition d’esclaves sexuelles. Ces femmes ont eu le courage de venir raconter au procès cette histoire douloureuse, faisant preuve d’une grande dignité. L’une d’entre elles, Khadija « la Rouge » a même accusé Hissène Habré de l’avoir lui-même violée à quatre reprises. Leurs témoignages m’ont beaucoup impressionné.

Je peux également citer le témoignage de Robert Hissein Gambier, qui aura passé cinq ans dans les geôles du régime. Il a personnellement comptabilisé 2 053 détenus morts en prison, où ses codétenus l’avaient surnommé « l’homme qui court plus vite que la mort ». Après avoir été soumis à la torture, il est devenu quasiment sourd, et il parle très fort quand il s’exprime. Son témoignage était très émouvant. Dans la salle, on pouvait voir des gens verser des larmes en l’écoutant.

Plusieurs témoins ont évoqué la présence physique de Hissène Habré lors d’épisodes qu’ils ont subis…

Au moins dix témoins ont affirmé avoir personnellement rencontré Hissène Habré dans les prisons de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), la police politique du régime, ou avoir été directement incarcérés à sa demande, en leur présence. C’est notamment le cas de Gambier, qui dit avoir été amené devant Hissène Habré, lequel aurait personnellement ordonné son placement en détention.

On a pu prendre la mesure du contrôle direct qu’exerçait Hissène Habré

Les audiences ont-elles permis d’éclairer le fonctionnement du système répressif mis en place au Tchad entre 1982 et 1990 ?

À travers les 93 témoignages et les archives de la DDS, ce service qui était placé au cœur du système, on a pu prendre la mesure du contrôle direct qu’exerçait Hissène Habré. Celui-ci était constamment informé des agissements de la DDS. Il lisait tout, il contrôlait tout.

Comment s’est-il comporté durant la durée du procès, auquel le président des Chambres africaines extraordinaires l’a contraint à assister?

Je dois reconnaître que j’admire la discipline physique et mentale dont il a fait preuve pendant ces trois mois. Sept heures par jour, quatre jours par semaine, cet homme de 73 ans est resté stoïque et mutique, se contentant parfois d’agiter le pied. Cette maîtrise de soi était plutôt impressionnante. Au-delà de la première audience, où il avait pris le tribunal à parti, il n’a jamais prononcé un mot, ni même tourné la tête vers les témoins, dont certains étaient d’anciens collaborateurs qu’il connaissait très bien.

Hissène Habré avait refusé d’être défendu mais le tribunal a commis d’office trois avocats. Comment sont-ils parvenus à le défendre malgré lui?

Ils ont joué un rôle actif, interrogeant chaque témoin. De manière générale, ils n’ont pas contesté les récits d’actes criminels mis ils ont tenté, par leurs questions, de démontrer que Hissène Habré n’était pas personnellement impliqué dans la commission de ces crimes. Par moments, ils ont suggéré que la situation politique et militaire chaotique qui prévalait au Tchad durant les années 1980 avait conduit Hissène Habré à faire le nécessaire pour défendre le pays et maintenir l’ordre.

Le procès Habré n’a pas eu lieu parce que c’était la volonté du régime actuel, mais parce que des survivants et des militants des droits de l’homme, par leur obstination, l’ont arraché

À Dakar, le procès n’a pas attiré grand-monde. Comment a-t-il été suivi au Tchad ?

Grâce à la retransmission des audiences en temps réel, à la fois sur Internet et via la télévision tchadienne, qui a diffusé les débats quasi intégralement, en léger différé, le procès y a été largement suivi. Il était symboliquement important que les Tchadiens puissent voir leur ancien dictateur sur le banc des accusés. Le procès Habré n’a pas eu lieu parce que c’était la volonté du régime actuel, mais parce que des survivants et des militants des droits de l’homme, par leur obstination, l’ont arraché. C’est la preuve que la société civile africaine n’est pas vouée à l’impuissance.

Au Sénégal, Hissène Habré, qui y avait trouvé refuge depuis 1990, bénéficiait d’un fort courant de sympathie. Le procès a-t-il changé la donne?

L’opinion publique a basculé à mesure que les victimes livraient leur récit. Les audiences ont été couvertes au quotidien au Sénégal, aussi bien par la presse que par les radios et les chaînes de télévision, si bien que le Sénégalais lambda, d’après tous les échos que j’ai pu recevoir, a pris la mesure de la gravité des accusations. Les témoignages des victimes ont créé un déclic.

Le camp Habré vous a souvent stigmatisé comme une sorte de deus ex machina occidental, du fait de votre implication ancienne dans cette procédure. Quel rôle y avez-vous joué exactement ?

Human Rights Watch n’était pas là lorsque Souleymane Guengueng, du fond de sa prison, a juré devant Dieu que s’il en sortait vivant, il se battrait pour demander justice. Nous n’étions pas là non plus lorsque l’association des victimes du régime a entamé ses premières démarches judiciaires.

Ce n’est qu’au moment de l’affaire Pinochet, à la fin des années 1990, que les victimes tchadiennes sont venues vers Human Rights Watch pour nous demander de les accompagner. C’est ce que nous avons fait depuis, certes avec une forte implication, en leur apportant des conseils juridiques, en les aidant dans leurs recherches de financement ou en facilitant leurs contacts avec des décideurs. Je suis fier aujourd’hui que ces démarches aient été couronnées de succès.