Politique

Trop de progrès fictifs, peu d’avancées tangibles : retour sur l’année 2015 en Afrique

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Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Cette année sur le continent, beaucoup d’énergie a été dépensée à célébrer des progrès souvent fictifs. © Jane Hahn / AP / SIPA

Un Sud-Coréen, parlant des Africains, a parfaitement résumé l’air du temps sur le continent cette année. « Africans ? You underachieve, but you overcelebrate » (Les Africains ? Vos résultats sont décevants mais cela ne vous empêche pas de célébrer). En effet, nous avons dépensé beaucoup d’énergie à célébrer des progrès souvent fictifs, et bien peu à réaliser des  progrès tangibles cette année.

L’épidémie d’Ebola a éprouvé le continent en 2015. Au-delà des décès, toujours tragiques, nous avons pris conscience de l’extraordinaire vulnérabilité de nos systèmes de santé. Ceux parmi nous qui s’en doutaient ont tout de même été surpris par l’ampleur du dénuement et l’absence d’organisation des différentes structures de soin.

Et nous sommes bien obligés de déplorer ceci : l’Afrique veut être respectée sans être respectable. Combien de temps encore nos dirigeants supporteront-ils l’affront de se faire livrer des gants, des masques, des bottes, ou du ruban adhésif de l’étranger ? Combien de temps encore trouverons-nous normal d’être des spectateurs impatients de la compétition pour trouver un vaccin à un virus meurtrier dans nos pays ?

Le débat sur le franc CFA a agité les pays de la zone franc cette année. Il a été plus passionnel, cela peut se comprendre, que rationnel, cela est regrettable. Sans souveraineté monétaire, point de souveraineté nationale. Plus de 50 ans après les indépendances, il est donc légitime que les peuples africains revendiquent le droit à la propriété de leur monnaie. Pour autant, il faut reconnaître que l’arrimage à l’euro procure une forme de stabilité à des économies structurellement faiblardes et à des gouvernements irresponsables. La sortie du Fcfa pose donc aussi la question de la responsabilité de nos gouvernements…

Trop souvent en Afrique subsaharienne, l’élection présidentielle est un sport qui se pratique à plusieurs et qui voit, à la fin, la victoire du sortant

En contrant les plans sordides du désormais tristement célèbre Général Diendéré et de sa clique, le peuple burkinabè a donné le sourire au continent. L’enthousiasme de tous ceux qui souhaitent voir émerger des systèmes politiques plus soucieux des volontés populaires en Afrique était fondé. Mais si détruire un système décadent – le système Compaoré – est parfois nécessaire pour construire un système performant, le passage de l’un à l’autre est difficile. La nette victoire de M. Kaboré à l’élection présidentielle jette une lumière crue sur la faiblesse de l’opposition au système Compaoré, et illustre plus largement l’immaturité des oppositions politiques sur le continent. Nous verrons désormais si le « changement » tant réclamé par le peuple s’incarnera dans une figure du régime honni.

Trop souvent en Afrique subsaharienne, l’élection présidentielle est un sport qui se pratique à plusieurs et qui voit, à la fin, la victoire du sortant. Pour avoir démenti cette règle, et avec éclat, le Nigeria a inspiré les peuples d’Afrique cette année. L’atout-maître du pays est le dynamisme et la fierté de sa population. Ceux qui regardent les peuples et voient avant tout des consommateurs potentiels prédisent un grand avenir au pays. Forcément. Ceux qui, comme moi, regardent les peuples et voient avant tout des langues, des religions, des traditions, des cultures, qu’il s’agit de faire exister harmonieusement sont plus réservés. Le Nigéria comptera toujours en Afrique. Mais réussira-t-il ?

Nous devons poser ces questions et exiger des réponses, sous peine d’être coupables, au côté de nos gouvernements respectifs, d’un crime grave : celui d’indifférence

Le terrorisme n’est pas une nouveauté en Afrique, mais les jihadistes ont connu une année faste. Après chaque attentat, nous pleurons les morts, maudissons les criminels, prions pour la paix. Puis nous retournons à nos petites vies relativement préservées, en attendant le prochain massacre. Mais au-delà des morts, il y a les survivants : à Kidal, Fotokol, Maiduguri, etc., loin des capitales qui préoccupent en priorité les privilégiés que nous sommes, chaque attentat accouche de son cortège de veuves, d’orphelins, d’estropiés. Que deviennent-ils ? Reçoivent-ils l’assistance qu’ils méritent ? Nous devons poser ces questions et exiger des réponses, sous peine d’être coupables, au côté de nos gouvernements respectifs, d’un crime grave : celui d’indifférence.

Les afro-optimistes ont raison : les pays du continent ont du « potentiel ». Mais tous les pays du monde en ont ! Et puis le « potentiel », s’il n’est accompagné ni d’ambition ni de détermination, n’est jamais que de la médiocrité. Pour en sortir, peut-être serions-nous inspirés de cultiver, en 2016, les vertus d’humilité et de travail…

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