Politique

Nigeria : les veuves, victimes oubliées de Boko Haram

Vu de loin, au travers des journaux télévisés ou des bulletins radio, le conflit qui oppose Boko Haram à l’armée nigériane dans le nord-est du pays se résume à ces tristes statistiques : des milliers de morts, deux millions de déplacés, des centaines de victimes de kidnapping, dont les 200 écolières de Chibok enlevées en avril 2014 et une crise humanitaire qui déborde maintenant des frontières nigérianes pour affecter aussi le Cameroun, le Tchad et le Niger.

Mis à jour le 2 décembre 2015 à 10:19
Jesús Serrano Redondo

Par Jesús Serrano Redondo

Jesús Serrano Redondo est délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), l’une des rares organisations humanitaires à travailler dans le nord-est du Nigeria. Il a plus de dix années d’expérience comme présentateur, journaliste et photographe auprès de plusieurs médias internationaux.

Une femme marche le long du lac Tchad (photo d’illustration). © Jerome Delay/AP/SIPA

Ces informations, aussi terribles soient-elles, restent lointaines et presque abstraites tant que l’on n’a pas été confronté à leur tragique réalité. En tant que délégué du Comité International de la Croix Rouge (CICR) au Nigeria, je réalise régulièrement des missions à Maiduguri, capitale de l’État de Borno, où les six années de conflit armé ont laissé des cicatrices béantes. Les écoles, les bâtiments gouvernementaux et les camps de réfugiés ne suffisent plus pour abriter les personnes déplacées. De nombreuses familles sont contraintes de séjourner chez des parents et des familles d’accueil, ce qui met une pression supplémentaire sur des communautés déjà appauvries.

Les veuves, victimes oubliées du conflit

Pour celles qui ne peuvent plus compter sur une quelconque solidarité familiale, la situation devient dramatique. À Maiduguri, au cours des dernières années, plus de 7 000 femmes se sont inscrites auprès des associations de veuves musulmanes ou chrétiennes après avoir perdu leurs maris lors du conflit. Dans cette région, l’islam est la religion majoritaire et c’est à l’homme qu’il revient de subvenir aux besoins familiaux. La plupart des veuves ayant un faible niveau d’éducation formelle, il leur est très difficile de trouver un travail après le décès de leur époux. Dans la plupart des cas, la perte du mari implique donc également la perte des revenus.

La plupart des veuves n’ont d’autres choix que de déroger à la tradition et de mendier dans les rues

Pendant les quatre mois et dix jours que dure le deuil traditionnel islamique, appelé takaba en Haoussa, la langue principale parlée dans le nord du Nigeria, les femmes doivent rester à la maison et éviter de porter des parfums ou de nouveaux vêtements. Mais la plupart des veuves n’ont d’autres choix que de déroger à la tradition et de mendier dans les rues.

C’est le cas, par exemple d’Aisha Ishaku, 42 ans, qui m’a raconté son parcours jusqu’aux rues de Maiduguri. Elle ne peut pas oublier le 4 août 2014, ce jour où des tirs et des déflagrations ont eu lieu partout dans son village. Lors de l’attaque, l’un de ses sept enfants a disparu et son mari, un enseignant âgé de 52 ans, a été blessé par balle à la jambe.

Deux semaines plus tard, avec l’aide de ses enfants, Aisha a installé son mari dans une brouette. Ensemble, ils ont réussi à fuir et à atteindre l’hôpital de Madagali, dans l’État d’Adamawa, au terme d’une marche de 25 km.

Sur place, les médecins n’ont pu sauver le mari d’Aisha : à cause du diabète dont il souffrait, les lésions à sa jambe s’étaient irrémédiablement aggravées. Il est décédé il y a cinq mois à l’hôpital public spécialisé de Maiduguri.

Comme beaucoup d’autres veuves à Maiduguri, elle erre dans les rues avec ses enfants et vend du kosai

Sans son mari, Aisha ne gagne plus assez pour payer le loyer et l’école de ses six enfants. Comme beaucoup d’autres veuves à Maiduguri, elle erre dans les rues avec ses enfants et vend du kosai – un gâteau aux haricots frits – pour cinq nairas (0,02€) la pièce. D’autres veuves cousent des chapeaux à 500 nairas (2.2€) afin d’améliorer leur quotidien.

Selon Aishatu Maaji, secrétaire de l’association des veuves musulmanes de l’État de Borno, la plupart des familles arrivaient avant le conflit à manger trois fois par jour et à payer le loyer, et l’école de leurs enfants. Aujourd’hui, elles ont du mal à assurer ne serait-ce qu’un un repas quotidien à leur famille.

Face à cette situation, le CICR collabore depuis 2013 avec l’association des veuves de l’État de Borno. Ce soutien permet aux veuves de recevoir une ration alimentaire mensuelle contenant 12 kg de riz, 12 kg de maïs, 12 kg de mil, 6 kg d’arachides, 6 kg de haricots, 1 kg de sel, 1 kg de sucre et 6 L d’huile.

Après six mois de soutien alimentaire, celles qui, comme Aisha, souhaitent gérer leurs propres entreprises, peuvent participer à l’initiative microéconomique du CICR et reçoivent 40 000 nairas (180 €) pour créer leurs microprojets. Ces micro entreprises génèrent des revenus, ce qui leur permet d’améliorer leur ordinaire, de réduire leurs dettes et même d’économiser de l’argent.

Les terribles conséquences humanitaires du conflit

La souffrance des victimes de l’un des principaux conflits en Afrique est incommensurable. La violence armée a contraint des milliers de personnes à survire avec quelques grammes de riz par jour. Débordée par le nombre de déracinés, l’infrastructure existante atteint le point de saturation.

Selon les leaders des communautés agricoles que j’ai pu rencontrer, les champs ont été laissés à l’abandon suite aux déplacements. La production agricole a chuté et les échanges commerciaux ont diminué, ce qui a fini par affecter tout le tissu socio-économique. Beaucoup de déplacés ont également perdu tout contact avec des membres de leurs familles.

Des femmes enceintes ont dû accoucher dans des conditions difficiles, et certaines ont même parfois dû abandonner le nouveau-né pour survivre

Durant la fuite, les personnes déplacées n’avaient plus accès aux soins de santé. Des femmes enceintes ont dû accoucher dans des conditions difficiles, et certaines ont même parfois dû abandonner le nouveau-né pour survivre. Les chirurgiens nigériens de l’hôpital public spécialisé de Maiduguri m’expliquent qu’ils font face à des blessures qu’ils n’ont pas l’habitude de soigner – des lésions importantes générées par l’explosion d’une bombe ou par balles.

Il s’agit d’une crise humanitaire majeure qui affecte non seulement le Nigeria, mais également les pays du Lac Tchad. Le CICR est aussi présent au Niger, au Cameroun et au Tchad pour apporter un soutien aux victimes des violences armées.

Beaucoup reste à faire

Les humanitaires et la communauté internationale ont un rôle à jouer pour soigner les blessures physiques et psychologiques infligées à la population civile. Nous devons continuer à apporter notre soutien aux communautés affectées et à les assister. De cette manière, peu à peu, les veuves de Maiduguri, comme Aisha, renforceront leur autonomie et leur confiance en l’avenir, et retrouveront progressivement leur dignité. La fuite et le cauchemar vécu dans la brousse par des milliers de femmes, d’enfants et de personnes âgées doivent appartenir au passé.