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Adieu à Fatema Mernissi, la Shéhérazade marocaine

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Mis à jour le 01 décembre 2015 à 12h56
L'écrivaine Fatema Mernissi dans une conférence en Espagne en 2003.

L'écrivaine Fatema Mernissi dans une conférence en Espagne en 2003. © J.L. CEREIJIDO/AP/SIPA

La sociologue et militante marocaine Fatema Mernissi s’est éteinte lundi 30 novembre à l’âge de 75 ans, laissant derrière elle une oeuvre universelle sur l’islam, le féminisme et la modernité.

Ses invités ont toujours été accueillis selon les bonnes traditions marocaines : du thé à la menthe fumant, accompagné de galettes et de crêpes assaisonnées de miel. Elle apparaissait dans une de ses tenues excentriques, inspirées de l’artisanat marocain. Il n’y avait que Fatema Mernissi pour oser porter, même dans une manifestation officielle, un seroual noir, une tunique mauve et une écharpe rose bonbon nouée autour de sa tête. Une princesse d’Orient sous ses plus beaux atours, une Shéhérazade qui se prélassait sur ses coussins, prête à raconter à ses invités ses mille et une aventures, précieusement consignées sur des feuillets, dans un sac à bandoulière qui ne la quittait jamais.

De son sac, elle sortait toutes ses petites trouvailles dans les kiosques du quartier Agdal où elle habitait (au centre de Rabat) : des coupures d’articles de presse qui avaient attisé sa curiosité, le livre d’un écrivain anonyme à qui elle prédisait un bel avenir, un bibelot trouvé dans un souk… Celle dont la maison ne désemplissait jamais s’est éteinte en silence, lundi 30 novembre, à l’âge de 75 ans, laissant derrière elle une oeuvre prolifique traduite en 25 langues et une vive émotion au Maroc et ailleurs.

Fatema l’humaniste

De Fatema Mernissi, la première sociologue du Maroc contemporain, on connaît surtout la visionnaire qui avait prédit le rôle des réseaux sociaux dans les révolutions arabes de 2011, la militante à la parole incisive. Mais on connaît moins l’humaniste qui sillonnait le Maroc profond à la quête « de talents à dévoiler ». Grâce à elle, beaucoup de femmes artisanes, recluses dans leurs campagnes, ont pu être reconnues dans leur créativité.

Tapissières, couturières, bijoutières… Elle leur ouvrait son carnet d’adresse et exposait leurs œuvres dans son salon qui voyait défiler du beau monde. Ses livres étaient souvent préfacés par l’oeuvre d’un artiste inconnu : une toile, la photo d’un bijou, d’un tapis… Une manière pour elle de propulser une artiste au devant de la scène. Pour les jeunes écrivains, elle organisait bénévolement des ateliers d’écriture afin de les aider à « tisser » leurs romans. « Un roman, c’est une oeuvre de tapisserie ; on le tricote ; on le brode », leur disait-elle.

Harem oriental et harem occidental

Son thème de prédilection était la déconstruction de l’image « fantasmée » qu’a l’Occident de la femme arabe. Dans Sexe, idéologie et Islam (Editions Tierce, 1983) , son oeuvre la plus lue, ou Rêves de femmes (Albin Michel, 1996), elle a battu en brèche la conception européenne du harem, appuyé par les peintures de Delacroix, Matisse, Picasso ou Ingres, dans lequel évolueraient des femmes nues lascives, sans voix, presque sans raison d’exister à part celle de nourrir un fantasme sexuel.

A l’opposé de ce schéma, les héroïnes de Fatema Mernissi sont intelligentes et usent de mille et un stratagèmes pour changer leur destinée et conquérir le pouvoir. Au harem oriental, l’écrivaine opposait le harem occidental où les femmes sont assujetties au diktat de la taille 38 ; « la dictature de l’image de la minceur », selon ses propres mots.

Déployant ses talents de conteuse, elle écrivit en anglais « Shéharazade goes west » (Pocket Books, 2001), traduit en français Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001). Un livre dans la lignée des Mille et une nuits, où elle appelait les femmes de l’Orient et de l’Occident à agir par les mots pour contrer la violence qu’elles subissent.

Aujourd’hui, la Shéhérazade marocaine a cessé de parler, mais son oeuvre n’en finit pas d’inspirer les jeunes générations.

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